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Célébrations de l’aïd el-Fitr:  Plongée dans les rituels, les us et coutumes des Nabeuliens

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  • 21 mars 19:30
  • 9 min de lecture
Célébrations de l’aïd el-Fitr:   Plongée dans les rituels, les us et coutumes des Nabeuliens

Le jour de l’Aïd essghir, les habitants de la Cité des Potiers préparent la mloukhiya (un mets à base de corète potagère en poudre cuisinée la veille), accompagnée de pain frais dit khobz Smid : un morceau de pain fait maison de couleur ocre à la texture granulée (à cause de la semoule de blé dur) ou acheté au petit matin chez le boulanger du quartier.

La Presse — Comme chaque année, au premier jour de l’Aïd el-fitr (1er Chaoual), les habitants de la ville de Nabeul se réveillent sur les voix des fidèles dans les mosquées, véhiculées par les haut-parleurs, entonnant le refrain «Allah Akbar !» (Dieu est grand !).

Et jadis, le jour de l’Aïd essghir à Nabeul, « le tabbel » et « le zakkar » avaient l’habitude de sillonner les ruelles de la ville en faisant le tour des maisons en quête d’obole ! Durant cette parade festive, ils étaient suivis par les gosses et chantaient au rythme de leur percussion: «Snin dayma ! Aarkab sayma ! Allah yohyina wou Yohyikom bkhir! Wou Alla la yaktaâ rahma milmoumnine !» (Les années passent et les bonnes âmes n’arrêtent pas de jeûner Ramadan! Puisse Dieu donner, éternellement, santé et prospérité à tous et faire régner la miséricorde parmi les croyants!) », raconte avec beaucoup de nostalgie Mohamed Rached Khayati, un fervent défenseur des traditions nabeuliennes, les pratiques observées dans la ville des potiers au premier jour de Chaouel.

Toutefois, pour beaucoup, cette journée festive commence par un petit-déjeuner en famille et un passage à la mosquée pour la prière de l’Aïd.

Le cimetière : un lieu de mémoire et de rencontre

Vers 9h00, et comme le veulent les us et coutumes dans la Cité des Potiers, les familles, vêtues de d’habits neufs, commencent à envahir les cimetières de la ville, ceux du R’bat, d’Ezzeitoun et de Rommila. On y voit de toutes les couleurs et de tous les âges. Les Nabeuliens se recueillent devant leurs carrés familiaux, fraîchement badigeonnés et nettoyés spécialement pour l’Aïd. En ce jour de joie et d’allégresse, les cimetières de Nabeul se transforment en des lieux de rencontre entre les familles où la mémoire des disparus ravive la flamme de la nostalgie et des beaux souvenirs d’antan dans une ambiance solennelle.

«Pour tout Nabeulien, la visite du carré familial est un devoir à accomplir. Durant les derniers jours de Ramadan, on vient au cimetière pour nettoyer les tombes en enlevant les mauvaises herbes et les badigeonner avec de la chaux et les nettoyer avec de l’eau. Le jour de l’Aïd, toutes les familles se rencontrent pour échanger les vœux et lire la Fatiha à la mémoire de nos morts», fait savoir Mohamed Ati.

De retour du cimetière, les familles se rendent visite où les gâteaux et les petites délices de la pâtisserie tunisienne seront distribués. Quant aux enfants, l’Aïd el-fitr reste par excellence leur fête. Les adultes à Nabeul ont l’habitude d’offrir aux enfants qui leur rendent visite le tant convoité « mahba » (sorte d’étrennes, généralement de l’argent, données aux enfants le jour de l’Aïd pour acheter des friandises ou des jouets).

Des jouets à profusion dans le quartier de Bhaïer

« Le jour de l’Aïd essghir, je me souviens que chaque enfant devait prendre une assiette de gâteaux enveloppés dans une serviette neuve pour visiter la famille et leur souhaiter bonne fête et récolter la mahba. Puis chaque enfant allait sur la place pour dépenser ce qu’il avait reçu », rappelle  Mme Faouzia Kerkeni Farhat.

Certes, depuis des lustres, le quartier de Bhaïer qui abrite les boutiques de l’artisanat, et de Zkak el-Bhar, ainsi que souk « el-Balgha » avec sa « skifa » au toit voûté, se transforment durant les trois jours de l’Aïd en une grande boutique de jouets à ciel ouvert. Les enfants y trouvent leur eldorado où des étalages garnis de pétards, de jouets, de poupées… cristallisent leur attention.

«A Nabeul, le jour de l’Aïd, le commerce des jouets connaît son essor. Chaque année, des commerçants saisonniers, les mêmes qu’on voit pendant les fêtes du Mouled et pendant les jours qui précèdent Ras el-Am el-Hejri (le premier jour de l’Hégire) pour vendre les fameuses poupées de sucre de Nabeul, les friandises et les fruits secs, installent leurs étalages pour vendre des jouets et les pétards. », fait savoir Mohssen Sahlaoui, vendeur de jouets. « Seul bémol, ces derniers créent beaucoup de nuisance dans la ville et peuvent parfois être dangereux, surtout s’il s’agit de produits bas de gamme.», ajoute-t-il.

La mloukhiya, porte-bonheur et symbole de prospérité

Mais qui dit Aïd el-fitr à Nabeul évoque systématiquement la mloukhiya, un ragoût de couleur vert foncé presque noir à base de poudre de corète dont le nom est un dérivé du mot mloukhia, qui signifie en français monarchie.

En effet,  la mloukhiya était jadis le plat de prédilection des Sultans ottomans, des Khédives d’Egypte et des Beys (les monarques de la dynastie husseinite en Tunisie) tant que la corète potagère était considérée comme  une plante aphrodisiaque.

Or à Nabeul, la tradition veut que ce plat, riche en calcium et très apprécié à cause de sa couleur verte, soit préparé la veille de l’Aïd sur un feu doux, pendant plus de huit heures pour le consommer le lendemain à l’heure du déjeuner. Car la mloukhiya est considérée par nos anciens comme porte-bonheur et symbole de prospérité.

Ainsi, le jour de l’Aïd essghir, les Nabeuliens préparent la mloukhiya (un mets à base de corète potagère en poudre cuisinée la veille), accompagnée de pain frais dit khobz smid : un morceau de pain fait maison de couleur ocre à la texture granulée (à cause du semoule de blé dur) ou acheté au petit matin (à l’aube) chez le boulanger du quartier.

« El Hlelem » au rendez-vous

« À Nabeul, les mets spécifiques à l’occasion du déjeuner de l’Aïd sont à coup sûr la mloukhiya et le pain fait maison. Toutefois il y avait la liberté de sortir des sentiers battus pour certaines mères de famille qui, par goût ou envie de se différencier, avaient opté pour un menu qui leur convenait », souligne Mme Essia Mezghenni. « Pour ma part je sais que maman partait de l’idée qu’«el jèri « (une soupe) passait mieux après un mois de jeûne et comme on le dit «mssarinè mè zèlit mâakda» (les intestins n’ont pas encore pris l’habitude de festoyer le jour de l’Aïd à midi. Personnellement, je suis pour la soupe, même si apparemment, elle est considérée par certains comme une tradition tunisoise d’emprunt ! », renchérit-elle.

Toutefois, le bol de «hlalem» a toujours été la soupe essentielle du déjeuner . Et chacun avait son «truc» pour en optimiser le goût. Les uns seront généreux sur le citron alors que d’autres préféreront une poignée de câpres et quelques olives.

Evidemment, le souvenir de cette pâte alimentaire faite maison ne tarde pas à faire ressurgir celui des tamis de nos grand-mères, un élément fondamental dans chaque cuisine ou chambre aux provisions. De différentes tailles, ces tamis servaient surtout à la saison du couscous, notre fameuse « oula ». Toutefois, ils étaient aussi utilisés pour les besoins de la confection de la pâte à « hlalem ». Évoquer ces tamis me renvoie à des atmosphères vespérales, lorsque dans le chuchotement des conversations, on découpait finement la pâte, la disposant sur les « ghrebel » pour qu’elle puisse sécher à loisir.

Roulés entre le pouce et l’index, déposés au fur et à mesure sur le tamis, les minuscules lacets de pâte resteront ensuite à sécher quelques heures au soleil, avant la cuisson dans la «tanjra» familiale.

Un peu d’huile, un oignon, quelques lanières de « wadded » (viande boucanée) et le tour est joué ! Pour renforcer la valeur nutritive du plat, on le bourrera de légumineuses à grand renfort de lentilles, fèves et haricots. Du céleri aura également un effet des plus souhaités.

« Ma mère faisait toujours une « hlelem bil debche wil kadid » (plat tunisien à base de pâtes fraîches faits-maison avec de la viande sèche et des légumes coupés en petits cubes) […] car le premier jour nous n’avons pas beaucoup d’appétit à midi. Surtout qu’il y a toute la pâtisserie du petit déjeuner et la visite des uns et des autres pour les vœux … Ainsi la mloukhiya était presque le plat de trop, mais comme c’est un plat qu’on peut garder, il n’était point perdu. La mloukhia pouvait être servie aussi le lendemain avec des «Emmalah» (Variantes de légumes en saumures),  une salade de radis et toujours du pain fait maison. Et on avait la chance d’avoir du « khobz smid fil tabouna » (pain de semoule traditionnel cuit dans un four berbère). Que du bonheur ! », renchérit Mme Mezghenni.

Les mjamaâ : un plaisir du temps jadis

Certaines familles continuent, également, de perpétuer la tradition des «Mjamaâ» (de petits pains rustiques accompagnant les fêtes religieuses sous nos cieux. Faciles à faire chez soi, ils se préparent d’habitude en période des fêtes musulmanes en Tunisie (« Aïd el-fitr», « Aïd al-Idha», «Ras el-Âam el-Hejri», etc.) et chrétiennes (Pâques, essentiellement).

« Les mjamaâ incarnent à eux seuls le génie de la cuisine tunisienne en mariant pain et œuf dur incrusté au centre », mentionne, chef Khoubeib Dhouibi.

Enfin, vers l’après-midi, plusieurs familles mettent le cap sur le «Resort de Sidi Slimène» (un parc familial) où les enfants trouvent un espace bien aménagé avec des jeux (tourniquets, tremplins, etc. ) et les adultes apaisent leurs âmes avec un café turc ou un thé à la menthe au bord de la mer. Elle n’est pas belle la vie ?

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Auteur

Abdel Aziz HALI

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