gradient blue
gradient blue
Culture

Les demeures de la Médina : Centre de pouvoir, lieu de mémoire

Avatar photo
  • 21 mars 19:05
  • 8 min de lecture
Les demeures de la Médina : Centre de pouvoir, lieu de mémoire

De la rigueur et du pouvoir de Dar Daouletli à la magie du Malouf de Dar Rachidia, cœur battant du patrimoine tunisien.

Nichée dans les ruelles séculaires de la Médina de Tunis, à deux pas de la place de la Kasbah et de la prestigieuse rue Sidi Ben Arous, se dresse Dar Daouletli. L’un des palais les plus remarquables construits sous le règne des ottomans mouradites, qui abrite depuis 1934 l’Institut Al-Rachidi de musique tunisienne, plus connu sous le nom de Dar Rachidia. Cette institution séculaire est chargée de préserver et de promouvoir le patrimoine musical tunisien authentique.

Le palais n’est pas uniquement un chef-d’œuvre architectural, mais aussi un témoin clé des mutations politiques et culturelles de la Tunisie. Si ses murs abritaient autrefois la ferme autorité du Dey, ils résonnent aujourd’hui des mélodies ancestrales de la Rachidia, l’institution gardienne du patrimoine musical tunisien

L’énigme du nom : Le « Daoulatli » ou l’Homme d’Etat

L’appellation du palais tire son origine du titre turc Dolatli (ou Devletli), dérivé du mot arabe Dawla (État). Comme le souligne l’historien et chercheur Abdelaziz Daoulatli, à l’agence TAP, ajoutant que ce titre était attribué au Dey, l’un des plus hauts responsables de la Régence de Tunis. Initialement, le terme « Dey » signifie « oncle maternel » en turc, une métaphore de protection. A Tunis et Alger, ce titre a évolué pour désigner le chef militaire et administratif chargé de la sécurité et de la justice.

Le palais était le centre névralgique du pouvoir urbain, où le Daoulatli exerçait ses fonctions régaliennes, supervisant une force de police composée de dizaines de Hambas (gardes) et de Qabtobjis qui étaient les membres des forces sécuritaires de l’époque. L’histoire retient notamment la figure d’Abou Al-Abbas Ahmed Agha, ancêtre du Dr Daoulatli, qui fut nommé Bach-Hamba puis Dey de Tunis par Mahmoud Bey après avoir réprimé la révolte des janissaires en 1816.

Un emplacement stratégique au cœur du pouvoir

Le choix de l’emplacement de Dar Daouletli, dans le quartier de la Driba, ne doit rien au hasard. Sa proximité de la Kasbah et de la Grande Mosquée Zitouna souligne son importance institutionnelle. L’architecte et maître de recherche au Cnrs Jacques Revault, dans son ouvrage de référence Palais et demeures de Tunis (XVIIIe et XIXe siècles), confirme que ce quartier représentait l’épicentre de l’aristocratie à Tunis. Le long de la rue Sidi Ben Arous se succédaient les demeures des hauts dignitaires turcs, des oulémas et des officiers. Dar Daouletli marquait ainsi l’entrée d’un quartier d’élite, conçu pour refléter la puissance et la distinction sociale de ses occupants.

Une architecture duale : entre résidence et tribunal

L’originalité de Dar Daouletli réside dans sa structure hybride, mêlant vie privée et fonctions publiques. Le complexe est divisé en deux sections distinctes. La saraya est l’espace de vie, conçu selon le modèle classique des palais tunisois. On y accède par une skifa (entrée en chicane) débouchant sur un patio (west eddar) spacieux. Ce patio se distingue par ses trois portiques soutenus par des colonnes de marbre aux chapiteaux variés, mêlant influences hispano-mauresques et italiennes.

La driba ou vestibule judiciaire est la partie fonctionnelle qui abritait autrefois le tribunal et la prison. Les cellules de détention se trouvaient au rez-de-chaussée, dans des couloirs voûtés, tandis qu’à l’étage, le Daoulatli siégeait pour rendre justice. Cette dualité architecturale permettait à l’homme de pouvoir de passer instantanément de son rôle privé à celui de juge suprême, renforçant sa stature symbolique dans la ville.

Le raffinement des arts décoratifs

Malgré sa vocation sécuritaire initiale, le palais est un joyau d’ornementation. L’utilisation du calcaire noble (kadhal) et du marbre blanc témoigne du prestige du lieu. Les murs s’ornent de panneaux de céramique de Qallaline, aux motifs floraux et géométriques colorés. Les plafonds en bois peint et les plâtres sculptés (naqch hadid) ajoutent une dimension esthétique sophistiquée.

Ces éléments illustrent le métissage culturel de l’époque husseïnite et mouradite, où l’esthétique ottomane se mariait harmonieusement avec les traditions andalouses et les influences méditerranéennes.

On y trouve également une salle de réception fastueuse, organisée selon le plan traditionnel en « T » avec des maqsouras (alcôves) latérales.

La métamorphose : du glaive à la lyre

Le tournant majeur intervient en 1934. Alors que le palais perdait ses fonctions politiques avec la modernisation de l’Etat, il devient le siège de l’association de La Rachidia qui est l’Institut Al-Rachidi de musique.

Sous l’impulsion de personnalités comme Mustapha Kaâk, qui a été président de l’Association des anciens du collège Sadiki et de la Rachidia et Grand Vizir (premier ministre) de 1947 à 1950 sous le règne de Mohamed Lamine Bey, le palais entame une seconde vie.

Les anciennes cellules et salles d’audience se transforment en salles de répétition et d’enseignement du Malouf et des T’aboue’s (modes musicaux tunisiens). Aujourd’hui, le palais est le cœur battant de la vie culturelle de la Médina, accueillant notamment le Festival Tarnimet de La Rachidia durant le mois de Ramadan.

Un monument classé pour l’éternité

Reconnu pour sa valeur exceptionnelle, le palais a été classé monument historique le 19 octobre 1992. Des travaux de restauration ont été entrepris à la fin des années 1990 pour préserver l’intégrité de ses structures.

Anis Sghaier, président de l’Institut Al-Rachidi de musique, affirme que de nouveaux projets de rénovation sont prévus pour maintenir l’éclat de cet édifice. Dar Daouletli demeure ainsi un symbole de résilience, un lieu qui a su transformer son héritage de pouvoir en un sanctuaire pour la beauté et l’identité musicale tunisienne, assurant la transmission des traditions aux générations futures.

En effet, outre les espaces d’habitation et de réception, le palais comprenait d’autres installations liées à la vie quotidienne, telles que la cuisine et les salles de stockage, ainsi qu’un puits et une citerne pour la collecte de l’eau. Il y avait également des installations réservées aux domestiques, ce qui témoigne de l’ampleur du palais et du statut de ses occupants au sein de la société.

D’un siège du pouvoir en un espace culturel

Cependant, l’aspect le plus particulier de Dar Daouletli, comme le remarque Jacques Revault, réside dans la cour qui abritait le tribunal et la prison. Les cellules étaient construites au sous-sol, réparties autour d’étroits couloirs

aux plafonds voûtés (coupole) laissant pénétrer un peu de lumière et d’air. Quant à l’étage supérieur, il abritait la salle d’audience où le Daoulatli tenait ses audiences.

Revault ajoute dans son ouvrage Palais et demeures de Tunis (XVIIIe et XIXe siècles) que la conception de cette salle permettait un lien direct entre l’espace du tribunal et la prison, les prisonniers étant conduits depuis leurs cellules par un couloir spécial vers la cour intérieure avant de comparaître devant le tribunal, ajoutant que la salle a été conçue « de manière à ce que le Daoulatli soit assis en hauteur, dans un espace donnant sur la cour, ce qui lui confère une position symbolique reflétant l’autorité judiciaire et le pouvoir ».

Il y décrit un tableau des audiences, au cours desquelles le dignitaire s’asseyait dans la salle, entouré de décorations en céramique, tandis que les accusés étaient conduits devant lui pour être jugés. Depuis les fenêtres de la salle, il pouvait apercevoir des parties de la Médina et ses minarets. Au fil du temps et avec l’évolution des régimes, le palais a perdu ses fonctions politiques et judiciaires.

Mais au début du XXe siècle, ce bâtiment a connu de nouvelles transformations dans ses fonctions, jusqu’à devenir, à partir des années 1960, le siège de l’Association Rachidienne à la période de Mustapha Kaâk, deuxième président de la Rachidia (1941-1965) fondée en 1934 pour préserver et documenter la musique traditionnelle tunisienne.

Avatar photo
Auteur

La Presse

You cannot copy content of this page