Avec l’arrivée du printemps, la région de Nabeul se pare d’un voile de senteurs délicates : la saison de la cueillette et de la distillation de la fleur de bigaradier s’ouvre, enveloppant ruelles et vergers d’un parfum envoûtant. Dans cet écrin du Cap Bon, l’air semble chargé de promesses, annonçant le retour d’un rendez-vous annuel profondément ancré dans l’identité locale.
À mesure que les boutons floraux s’épanouissent en corolles d’un blanc laiteux, libérant une fragrance à la fois fraîche et vivifiante, les habitants se mobilisent. Dans les vergers baignés de lumière, au cœur des jardins familiaux ou le long des ruelles bordées d’orangers amers, la cueillette s’organise dans une atmosphère conviviale. Les gestes, précis et presque cérémoniels, se transmettent d’une génération à l’autre. Ils mêlent savoir-faire ancestral et joie partagée, où chaque fleur cueillie devient le témoin d’une mémoire collective vivante.
Dans les quartiers, les échelles sont dressées sous les arbres, tandis que des étoffes sont étalées au sol pour recueillir les fleurs délicatement cueillies une à une, afin de préserver leur qualité. Les pétales, semblables à de petits flocons blancs, s’accumulent en tas dégageant une odeur subtile.
Au-delà de son aspect agricole, cette saison perpétue des traditions bien ancrées dans la mémoire locale. Les familles se réunissent pour produire l’eau de fleur d’oranger, utilisée aussi bien pour ses vertus médicinales que pour la préparation de cosmétiques ou de pâtisseries, ainsi que pour parfumer le café turc.
Un héritage artisanal toujours vivant
Certaines pratiques artisanales perdurent, notamment l’usage du « qattar » traditionnel, un alambic composé d’une base en cuivre et d’une partie supérieure en terre cuite, considéré comme garant d’une meilleure qualité, contrairement aux procédés modernes utilisant des équipements en aluminium. L’eau distillée est ensuite conservée dans des flacons spécifiques, en forme de ballon et surmontées d’un long col, appelés « fechka ».
Au-delà de ces scènes empreintes d’authenticité, la saison de la fleur de bigaradier demeure un pilier économique pour la région de Nabeul. « Bien que relativement courte, de la mi-mars à la mi-avril, elle revêt une importance socio-économique notable », souligne Imed Bey, président de l’union régionale de l’agriculture et de la pêche, dans une déclaration à l’agence Tunis Afrique Presse. Les superficies dédiées à cette culture atteignent aujourd’hui 483 hectares.
Il a précisé que la transformation industrielle absorbe la plus grande part de la production, suivie par la distillation traditionnelle, considérée comme un patrimoine culturel majeur en Tunisie, où l’eau de fleur d’oranger demeure largement utilisée que ce soit pour parfumer le café et le thé, aromatiser les pâtisseries traditionnelles telles que les makroudhs ou les baklawas, apaiser certains troubles digestifs et du sommeil, ou encore entrer dans la composition de soins cosmétiques naturels pour la peau et les cheveux.
La campagne de cueillette a démarré il y a environ deux semaines, impliquant à la fois des exploitations familiales et quatre unités de transformation situées notamment à Korba, Beni Khiar, Dar Chaabane et Nabeul, ainsi que deux sociétés coopératives actives dans le secteur.
Une production largement dominante à l’échelle nationale
La région occupe une position dominante à l’échelle nationale, concentrant 83% des superficies et assurant près de 95% de la production nationale, estimée entre 11.000 et 14.000 tonnes par an, selon les conditions climatiques et la pluviométrie.
La production d’huile essentielle de néroli est évaluée à environ 1,4 tonne par an, dont la majeure partie est destinée à l’exportation, notamment vers les marchés européens, pour la fabrication de parfums haut de gamme, contribuant ainsi aux recettes en devises.
Le secteur fait toutefois face à plusieurs défis, notamment le faible prix de la « wazna » (unité de 4 kilogrammes), fixé autour de 20 dinars, un niveau jugé insuffisant pour couvrir les coûts de production, dans un contexte de hausse et de raréfaction de la main-d’œuvre.
La pénurie de travailleurs spécialisés dans la cueillette traditionnelle pousse certains producteurs à recourir à la mécanisation, au détriment de la qualité et des rendements, celle-ci limitant le nombre de passages de récolte.
Face à ces contraintes, les professionnels appellent à une révision du prix de la « wazna » à au moins 30 dinars, afin d’assurer la pérennité du secteur et d’améliorer la rentabilité pour les agriculteurs.



