gradient blue
gradient blue
Culture

On nous écrit – « Sultan El Médina » de Moncef Dhouib (1992) : Des ruelles de Tunis aux sentiers du néoréalisme !

Avatar photo
  • 22 mars 18:15
  • 6 min de lecture
On nous écrit – « Sultan El Médina » de Moncef Dhouib (1992) : Des ruelles de Tunis aux sentiers du néoréalisme !

C’est au détour des passages étroits et labyrinthiques de la médina de Tunis que Moncef Dhouib choisit, en 1992, de nous raconter « Sultan El Médina », tissant ainsi la trame d’un univers reclus dans les plis de l’oubli.

Il signe une œuvre foisonnante qui se penche, avec la même empathie et profondeur que le néoréalisme italien, sur les marginaux de la classe populaire.

Au centre du récit, Ramla (Rim Turki) est séquestrée dans l’attente du retour de prison de son cousin Bab (Ahmed Ben Ismail), à qui elle est promise. Elle incarne une vie confisquée par l’ordre patriarcal. Face à elle, Fraj (Arkane Bou Jallabia), être exclu et vulnérable, est exploité par sa mère, Rabha (Mouna Noureddine), qui transforme sa naïveté en ressource spirituelle. A travers ces deux trajectoires, le film révèle la violence des mécanismes d’emprise. Pourtant, une forme de résistance fragile se dessine : l’amitié naissante entre Ramla et Fraj ouvre une brèche et esquisse la possibilité d’un lien affranchi. Cette friction entre enfermement et échappée intime traverse tout le film.

Cette dynamique prend pleinement corps dans l’oukala, habitat collectif insalubre où des figures anonymes errent dans les dédales tortueux de la vieille ville.

Elles deviennent les porte-voix silencieux d’une société fracturée. Le film s’attarde sur leur vie de tous les jours et nous plonge dans un environnement marqué par le « délabrement des valeurs », comme le soulignait Ahmed Bahaeddine Attia (interview avec Olivier Barlet, 1999), où la pauvreté, la foi détournée et l’instabilité des existences se répondent en résonances tragiques.

Cette attention portée aux personnages secondaires enrichit la narration d’une densité humaine saisissante. Travailleurs précaires, rêveurs désabusés, âmes accablées par le fardeau des habitudes anciennes : chacun porte en lui une parcelle des luttes et des aspirations qui composent la trame sociale de la médina. A travers eux, Dhouib rejoint l’héritage de cinéastes comme Ettore Scola, Vittorio De Sica ou Roberto Rossellini, ils savaient capter, dans l’ordinaire des oubliés, la grâce d’une réalité résiliente. 

On voit passer avec nostalgie dans ces rôles secondaires des acteurs aujourd’hui confirmés et chers au cœur du public, tels que Kamel Touati, Hélène Katzaras, Fatma Ben Saidane, Mustapha Adouani, Aisa Harath, Abdellatif Kheireddine, Amel Safta, Sleh Msaddak, Jamil Joudi et d’autres encore, rappelant l’héritage vivant du cinéma tunisien.

C’est dans ce tissu dense et étouffant que Ramla et Fraj, protagonistes centraux, émergent pour porter le drame au centre de l’intrigue. Fraj est présenté comme un saint dans une zâwiya locale, où les femmes viennent prier et acheter sa « baraka ». Ce commerce spirituel, orchestré par sa mère Rabha, transforme la dévotion en une transaction et confère à Fraj un statut sacré, tout en renforçant son isolement.

Son exploitation illustre le détournement des croyances populaires, profondément ancrées dans la culture tunisienne, à des fins matérielles. Un procédé que l’on retrouve dans des films comme « Miracle à Milan » (1951) de De Sica, « Khelifa le Teigneux » (1969) de Hammouda Ben Halima ou, plus tard, « Khorma » (2002) de Jilani Saadi, où innocence et convictions deviennent des instruments de pouvoir et d’argent.

A travers Fraj, le film oscille ainsi entre réalisme et réalisme magique : la routine est scrutée avec une minutie quasi documentaire, tandis que la ferveur qu’on lui attribue acquiert une dimension presque surnaturelle, introduisant une poésie sombre. Là où De Sica insufflait à son œuvre une certaine douceur, Dhouib privilégie une forme d’ironie, révélant dans cette magie la pesanteur des oppressions et des illusions partagées.

Dans ce monde asphyxiant, Fraj et Ramla apparaissent dès lors comme des dépositaires d’une humanité lumineuse et pure. Ils incarnent des éclats d’espoir, pourtant toujours menacés. Ramla, privée d’autonomie et de choix, évolue dans un cadre clos où son corps et son avenir semblent appartenir aux autres. De son côté, Fraj, malgré la sainteté qui lui est attribuée, demeure prisonnier d’un rôle imposé. Tous deux révèlent ainsi une force et une sensibilité désarmante, portée par une quête silencieuse d’émancipation et de délivrance.

Ce parcours individuel ne peut toutefois être dissocié de son ancrage spatial. La géographie urbaine de la médina de Tunis devient en effet une véritable métaphore des destins. Elle apparaît comme un palimpseste de la mémoire tunisienne, un endroit où se croisent histoires et rapports sociaux. Filmer la Médina est-ce seulement capter des venelles sinueuses et des façades portant les traces du passé ou bien rendre visible le poids des contraintes morales qui structurent la vie quotidienne ? Depuis les premières expériences du cinéma tunisien, bien avant « Sultan El Médina » (1992), cet espace s’est installé comme une présence à part entière.

Dans « L’Homme de cendres » (1986) de Nouri Bouzid, elle reflète pressions et frustrations de la communauté ; dans « Halfaouine, l’enfant des terrasses » (1990) de Férid Boughedir, elle incarne les rites et les découvertes de l’enfance urbaine. Dans ces films, chemins étroits, couloirs et murs deviennent l’expression concrète de rapports de force invisibles, de vies façonnées par la précarité et les normes infligées. La médina interroge ainsi le spectateur : comment un lieu peut-il à la fois opprimer et unir ? Comment la mémoire collective se lit-elle dans l’architecture et dans le vécu des habitants ?

Elle se révèle comme un microcosme, miroir de la société tunisienne, où se confrontent tradition, survie et tension et où la liberté demeure un horizon toujours incertain.

A travers « Sultan El Médina », Moncef Dhouib dresse un portrait social percutant. La recherche de dignité qui parcourt le film en constitue le cœur battant, animant un cinéma vibrant de vérité. Plus de trente ans après sa sortie, « Sultan El Médina » résonne encore : écho d’un passé révolu ou reflet d’injustices toujours actuelles ?

Fadoua Medallel Cinéphile tunisienne

 

Avatar photo
Auteur

La Presse

You cannot copy content of this page