Services IT face à l’IA : Rupture ou opportunité stratégique ?
Loin d’être un simple outil, l’intelligence artificielle redéfinit les règles du jeu dans les services informatiques (IT) en Tunisie.
Automatisation et autonomisation du codage et des processus de travail, remodelage des organisations, gain de coût et de productivité… L’IA nourrit à la fois des ambitions de performance et des inquiétudes croissantes.
La Presse — Est-elle destructrice créatrice ? L’intelligence artificielle continue d’alimenter les débats et de faire couler beaucoup d’encre. Aujourd’hui, elle s’impose progressivement dans les entreprises, transformant en profondeur les organisations, les méthodes et les façons de faire dans la quasi-totalité des secteurs. Parmi les domaines les plus impactés figurent les services IT, véritable fleuron de l’économie nationale, qui a fait de la Tunisie une success story régionale. Face à cette mutation, une question centrale se pose : comment s’adapter, se repositionner et recréer de la valeur dans ce nouveau paradigme? Telle était la question à laquelle ont tenté de répondre des acteurs du secteur lors d’un débat récemment organisé par l’Association des Tunisiens des Grandes Écoles (Atuge).
Le modèle du nearshoring
Introduisant les échanges, Amine Aloulou, président de l’Atuge, est revenu sur l’essor, depuis plus de deux décennies, des activités d’offshoring et de nearshoring dans le domaine IT en Tunisie. Une réussite largement attribuée à la qualité du vivier de talents et à la proximité géographique avec l’Europe. Au fil des années, les opérateurs ont su monter en gamme, passant des centres d’appels aux activités de BPO, d’outsourcing IT et à l’édition de logiciels. « Je ne pense pas que l’on puisse parler de l’offshoring ou du nearshoring comme d’une révolution. A l’époque, c’était surtout le moyen le plus évident de générer des gains de productivité pour les fonctions support et IT », a-t-il souligné. Aujourd’hui, en revanche, l’intelligence artificielle, dont le développement s’accélère à un rythme inédit, bouleverse en profondeur ces modèles. « L’intelligence artificielle est en train de disrupter les modèles de services classiques, la façon dont les services sont délivrés et fournis. Les business models du near-shoring sont fortement questionnés.
La promesse du near-shoring, qui consistait à faire des gains de coûts de 30, 40 à 50 %, est aujourd’hui la même promesse de l’IA », a-t-il expliqué. Et d’ajouter : « Alors, dans ces moments de disruption, c’est important de se poser des questions. Parce que ces moments-là sont, comme l’était le near-shoring il y a 20 ans, d’opportunité de business, de positionnement pour notre pays, mais c’est aussi des moments de tensions si les changements ne s’opèrent pas au rythme où vont les choses».
Automatisation des tâches, un risque pour les développeurs ?
Jihed Othmani, cofondateur d’une start-up spécialisée dans l’automatisation des tests logiciels, a partagé un retour d’expérience concret sur l’intégration de l’IA. Selon lui, celle-ci a permis de multiplier par cinq la productivité et la capacité de développement de son entreprise.
L’intelligence artificielle a ainsi été mobilisée à toutes les étapes : définition des objectifs, analyse de marché, étude de la concurrence, développement des prototypes, automatisation du savoir-faire, mais aussi recrutement et formation. L’usage d’outils de codage assisté par l’IA a permis d’atteindre, selon lui, des niveaux de performance phénoménale en comparaison avec ceux observés il y a à peine un an. Si la structure organisationnelle n’a pas été fondamentalement bouleversée, des transformations majeures sont néanmoins à l’œuvre.
D’après ses dires, l’entreprise qui avait besoin d’une dizaine de product managers pour faire du code, développer les prototypes, etc, aujourd’hui, elle en a besoin d’un seul. Les développeurs, quant à eux, sont augmentés et évoluent vers un rôle de supervision, devenant « des managers d’agents IA ».
Alors même que les perspectives d’automatisation du développement semblaient limitées il y a encore peu de temps au sein de l’entreprise, l’IA a permis aujourd’hui d’automatiser des tâches de plus en plus complexes, avec un degré d’autonomie croissant. Plus globalement, les intervenants ont souligné l’intégration accélérée de l’intelligence artificielle générative au sein de leurs entreprises, désormais considérée comme un levier stratégique.
Des outils de type copilote, tels que GitHub Copilot, sont progressivement déployés, transformant les ingénieurs en « ingénieurs augmentés ». Les gains de productivité sont significatifs pouvant atteindre 40 % dans certains cas, tandis que la qualité du développement s’améliore, notamment en matière de tests et de conception d’architectures. Cependant, ces mutations ne sont pas sans susciter des inquiétudes. Pour de nombreux ingénieurs, l’IA est perçue comme une menace, alimentant un sentiment d’insécurité. Pour y répondre, des entreprises ont adopté des approches collaboratives et agiles, favorisant l’expérimentation et l’appropriation progressive de ces outils.
Cette stratégie a permis de démontrer rapidement les bénéfices concrets de l’IA et d’accompagner le changement. Les intervenants ont également insisté sur le caractère profondément disruptif de cette révolution technologique, qui impose une refonte des processus de travail. L’automatisation du codage doit ainsi s’accompagner d’une maîtrise accrue des nouveaux processus afin de préserver le savoir-faire et d’encadrer l’usage de ces technologies.
D’après eux, dans ce nouveau contexte, le rôle de l’humain évolue. Il ne s’agit plus de résister au changement, mais d’apprendre à piloter intelligemment ces nouveaux outils.



