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Tribune – La Tunisie face à la migration irrégulière : D’un pays de transit à un foyer de pression régionale… qui en paie le prix ?

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  • 24 mars 19:45
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Tribune – La Tunisie face à la migration irrégulière : D’un pays de transit à un foyer de pression régionale… qui en paie le prix ?

Par Halim Boussema *

À un moment régional particulièrement délicat, où s’entremêlent défis sécuritaires et contraintes économiques, la question de la migration irrégulière en Tunisie n’est plus un phénomène conjoncturel ni une crise passagère. Elle s’est transformée en une véritable question de souveraineté, s’imposant au cœur de l’agenda national et menaçant de redessiner les équilibres internes du pays ainsi que ceux de l’ensemble de la rive sud de la Méditerranée.

Pendant de nombreuses années, la Tunisie a été considérée comme un simple pays de transit vers l’Europe. Mais les évolutions récentes, notamment le durcissement sans précédent du contrôle maritime européen, l’intensification des patrouilles en Méditerranée et la hausse des coûts du trafic, ont rendu l’accès à la rive nord extrêmement difficile, voire quasi impossible. Cette nouvelle réalité n’a pourtant pas freiné les flux migratoires, elle en a modifié la nature : d’un passage temporaire, on est passé à une installation contrainte, transformant progressivement la Tunisie en un espace de concentration et de pression humaine sans précédent.

Selon plusieurs estimations concordantes, des centaines de milliers de migrants en situation irrégulière, principalement originaires d’Afrique subsaharienne, se trouvent aujourd’hui sur le territoire tunisien. Ce chiffre, à lui seul, illustre l’ampleur du basculement en cours, dans un contexte où l’État fait déjà face à de fortes tensions économiques et sociales. Certaines régions connaissent une augmentation rapide du nombre d’arrivants, exerçant une pression directe sur les services publics — santé, transport, sécurité — et favorisant l’extension d’une économie parallèle liée à l’habitat informel et au travail non structuré.

Cependant, la gravité de cette question ne se limite pas aux chiffres. Elle réside également dans la nature des risques qu’elle engendre. Sur le plan sécuritaire, ces flux non maîtrisés ouvrent la voie à d’éventuelles infiltrations de réseaux criminels transnationaux, actifs dans la traite des êtres humains, le trafic de drogue et l’exploitation de la vulnérabilité sociale. Sur le plan social, la multiplication des points de friction, en l’absence de politiques d’intégration claires, fait craindre des tensions susceptibles de dégénérer. Sur le plan économique, l’État se retrouve confronté à des coûts supplémentaires imprévus, dans un contexte marqué par un déficit structurel, un chômage élevé et une inflation persistante.

Dans le même temps, une partie du discours européen continue de traiter cette question comme une problématique strictement tunisienne, alors même que la réalité démontre le contraire. La stabilité de la Tunisie ne relève pas uniquement de l’intérêt national ; elle constitue un élément essentiel de la sécurité méditerranéenne dans son ensemble. Toute perte de contrôle de la situation aurait des répercussions directes sur l’Europe, que ce soit à travers des flux migratoires massifs, le renforcement des réseaux de trafic ou des conséquences politiques internes inévitables.

Pour appréhender pleinement cette problématique, il est indispensable de distinguer au sein de cette population. Certains fuient la pauvreté ou les conflits à la recherche d’une vie meilleure, d’autres sont victimes de réseaux de trafic organisés, tandis qu’une troisième catégorie se retrouve bloquée, sans possibilité ni de retour ni de poursuite du voyage. Cette complexité humaine rend toute approche simpliste inopérante et confirme que les réponses strictement sécuritaires, bien que nécessaires, ne sauraient suffire.

Dès lors, une approche globale s’impose, articulant souveraineté nationale et action diplomatique. Elle doit commencer par une initiative tunisienne forte sur le plan international, visant à établir des canaux directs avec les pays africains concernés afin d’organiser des retours volontaires et sécurisés, dans le respect de la dignité humaine et des engagements de l’État. Parallèlement, l’Union européenne doit assumer pleinement sa responsabilité, non seulement à travers un soutien financier, mais aussi via un véritable partenariat dans la prise de décision et la mise en œuvre, puisque cette crise résulte de déséquilibres globaux et ne saurait être supportée par la Tunisie seule.

Dans le même esprit, il devient impératif d’organiser la présence temporaire des migrants sur le territoire dans un cadre légal clair, garantissant un minimum d’ordre et de régulation, tout en menant une lutte ferme contre les réseaux de trafic qui tirent profit de cette situation.

Aujourd’hui, la Tunisie se trouve à un véritable tournant. Le temps joue contre tous, et à l’approche de la saison estivale, les craintes d’une explosion de cette crise s’intensifient. Les conséquences ne se limiteraient pas aux frontières nationales, mais s’étendraient à l’ensemble de l’espace méditerranéen.

La Tunisie ne demande ni charité ni solutions temporaires.
Elle appelle à un partenariat équitable et responsable, fondé sur la reconnaissance que cette crise est transcontinentale, et que laisser un seul pays en supporter le poids constitue non seulement une injustice, mais aussi une erreur stratégique dont le coût sera, tôt ou tard, partagé par tous.

H.B.

(*) Député indépendant

N.B. : L’opinion émise dans cette tribune n’engage que son auteur. Elle est l’expression d’un point de vue personnel.

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La Presse

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