À l’occasion de la Journée mondiale du théâtre, célébrée chaque 27 mars aux quatre coins du globe, la scène ne se contente pas d’exister : elle résiste, elle alerte, elle engage.
Plus qu’un art, le théâtre demeure une vigie face aux dérives violentes de notre époque.
La Presse — Chaque année, le 27 mars, la planète célèbre la Journée mondiale du théâtre. Mais au-delà des cérémonies, des hommages et des discours convenus, cette date impose une question essentielle : que reste-t-il du théâtre si le monde vacille, si l’humain recule, si la violence dicte sa loi ?
Dans un contexte global marqué par les conflits, les fractures sociales, les injustices criantes et les dérives d’un capitalisme déshumanisé, le théâtre ne peut se permettre le luxe de l’indifférence.
Il est, par essence, un acte de présence au monde. Un espace de résistance. Une parole incarnée.
Depuis ses origines, le théâtre accompagne les luttes des peuples. Il porte leurs voix, leurs douleurs, leurs espoirs. Il éclaire les zones d’ombre et refuse le silence.
Dans les moments de crise, il devient refuge et tribune, lieu de mémoire et d’éveil. Il interroge, dérange, provoque la conscience.
Car face à la brutalité du réel, l’artiste n’est pas un spectateur passif. Il est celui qui nomme, qui dévoile, qui transforme. Le théâtre, dans sa forme la plus vivante, ne divertit pas pour fuir le monde : il nous y ramène avec plus d’acuité.
C’est dans cet esprit que s’inscrit le message international de cette année, signé par l’acteur et créateur de théâtre américain Willem Dafoe. Un texte qui, tout en affirmant la puissance du théâtre, semble étrangement se tenir à distance des tragédies brûlantes qui traversent notre époque, notamment à Gaza, en Iran et dans le reste du monde arabe et en Afrique. «En tant qu’acteur et créateur de théâtre, je reste un croyant dans le pouvoir du théâtre.
Dans un monde qui semble devenir de plus en plus divisé, contrôlé et violent, notre défi […] est d’éviter que le théâtre ne soit corrompu par une entreprise commerciale dédiée au divertissement…»
Dafoe appelle à préserver l’essence du théâtre face aux logiques marchandes et aux tentations de la superficialité.
Il insiste sur la nécessité de maintenir un art vivant, capable de relier les êtres au-delà des frontières : «Nous devons plutôt favoriser sa force pour connecter les peuples, les communautés, les cultures et, surtout, pour questionner où nous allons…»
Mais à l’heure où les guerres ravagent des territoires, où des peuples subissent l’injustice et parfois l’anéantissement, cette parole, aussi juste soit-elle dans son principe, semble contourner l’urgence.
Comme si le théâtre pouvait encore se tenir en retrait du tumulte du monde.
Et pourtant, le théâtre ne peut détourner le regard. Il ne peut ignorer la misère humaine, ni la violence systémique, ni les dérives d’un monde livré à la sauvagerie économique et politique. Son rôle est précisément d’habiter ces failles, de les exposer, de les rendre visibles.
Le théâtre est un miroir, certes, mais un miroir qui oblige à voir : «Le grand théâtre consiste à remettre en question notre façon de penser et à nous encourager à imaginer ce à quoi nous aspirons».
Dans cette capacité à imaginer réside sa force la plus précieuse. Car imaginer, c’est déjà résister. C’est refuser l’ordre établi lorsqu’il devient inhumain.
Le théâtre engage le corps, la voix, la mémoire. Il mobilise tous les sens pour recréer du lien dans un monde fragmenté.
Ainsi, à travers le récit, le langage, le mouvement et la scénographie, il ouvre des possibles. Il rappelle que l’humain ne peut se réduire à une statistique, ni à une victime silencieuse.
En cette Journée mondiale du théâtre, l’enjeu dépasse la célébration. Il s’agit d’un appel. Un appel aux créateurs, aux artistes, aux institutions, mais aussi aux publics: regarder dans le même sens.
Celui de la dignité humaine.
Celui de la création libre.
Celui de l’engagement.
Car si le théâtre perd de vue l’essentiel, il devient décor. Mais s’il reste fidèle à sa mission, il demeure l’un des derniers lieux où l’humanité peut encore se penser, se confronter, et, peut-être, se réparer.



