Il y a des dates qui ne passent pas. Elles insistent. Le 27 mars, Journée mondiale du théâtre, revient chaque année comme une secousse intime, une invitation à regarder le monde depuis le plateau — là où tout peut encore vaciller.
À Tunis, Espace El Teatro a répondu à cet appel avec une création qui ne cherche ni à rassurer ni à séduire : Le Quatrième Humain.Rendez-vous également aujourd’hui à 19h30 et dimanche à 17h.
La Presse — Avec « le quatrième humain », Taoufik Jebali signe un retour au texte, comme on revient à une faille nécessaire. Une écriture qui ne raconte pas mais qui fracture.
Une matière dramatique construite comme une quadrilogie circonstancielle, où les récits naissent de silhouettes ordinaires: des porteuses de sacs à main, figures discrètes du réel, soudain propulsées au centre du trouble.
« Le 4e Humain, quadrilogie circonstancielle de récits inspirés de porteuses de sacs à main… traversée par un narrateur indésirable, un harceleur textuel et un acteur médiateur ayant renoncé à sa souveraineté, puis un quatrième humain dont l’identité n’est pas encore déclarée … Aujourd’hui, nous nous tenons tous au bord de l’imaginaire… plus rien ne mérite d’être risqué.
Tout ce qui a été dit a expiré. Le réel a vidé ses contenus, violé ses secrets, exposé ses phases. Ce n’est ni drôle, ni tragique, ni charnel, ni humain», lit-on dans la présentation de la pièce.
Ce texte, à la fois manifeste et désillusion, agit comme une chambre d’écho de notre époque.
Il dit l’épuisement du sens, la saturation des récits, l’effondrement des catégories qui structuraient encore hier notre manière de comprendre le monde.
Ici, le théâtre ne mime plus le réel : il en révèle le vertige.
Sur scène, les figures se dédoublent, se contredisent, se fissurent. Un narrateur indésirable infiltre la parole.
Un harceleur textuel perturbe la continuité du récit. Un acteur médiateur abdique sa propre souveraineté.
Et dans cet entrelacs de tensions surgit — ou plutôt se dérobe — ce quatrième humain, figure en suspens, miroir trouble d’un présent qui refuse de se nommer.
La distribution réunit Amina Bdiri, Salima Ayari, Arwa Rahali, Hedy Hlel, Mehdi El Kamel, Sourour Jebali et Taoufik Jebali, dans une polyphonie où les corps et les voix deviennent les vecteurs d’une inquiétude partagée.
Autour d’eux, une équipe artistique affine cette architecture du trouble : Yasmine Dimassi à l’assistanat, Amel Laaouini en regard complice, Hela Ben Salah à la scénographie, Besma Dhaouadi aux costumes, et Walid Hassir à l’image.
Les lumières de Mohamed Zidane Mehrez sculptent les zones d’incertitude, pendant que Mahmoud Essaidi injecte une dimension numérique au visible.
Car « Le Quatrième Humain » ne propose pas un récit. Il pose une question brute, inconfortable : que reste-t-il de l’humain lorsque le réel lui-même semble avoir déserté ? Et dans cette brèche, le théâtre, une fois encore, tient debout.



