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On nous écrit – « Silentium » de Nidhal Chatta (2024) : Entre atmosphères troubles et esthétisme sursignifiant, un film hanté par ses modèles !

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  • 29 mars 18:15
  • 5 min de lecture
On nous écrit – « Silentium » de Nidhal Chatta (2024) : Entre atmosphères troubles et esthétisme sursignifiant, un film hanté par ses modèles !

Le film déborde le simple récit. Il glisse entre les genres, entrelace le thriller psychologique, la chronique sociale et une forme de fable sombre.

Dans un immeuble tourné vers la mer, les murs semblent respirer, ils absorbent et retiennent les souffrances enfouies.

Le 19 décembre 2024, en pleine effervescence des Journées cinématographiques de Carthage, « Silentium » devait être projeté au Théâtre du 4e Art, en plein cœur du centre-ville de Tunis. Il ne le sera pas. Dans la file d’attente, l’information circule à voix basse, presque anodine : le film est remplacé, les billets restent valables. L’absence passe, comme tant d’autres choses.

Il faudra attendre avril 2025, dans une salle de l’Institut français de Tunis, à quelques mètres de là, pour que le film advienne enfin.

« Silentium » s’empare d’une histoire de violence répétée : une même victime, un même agresseur, à dix ans d’intervalle. Le film déborde le simple récit. Il glisse entre les genres, entrelace le thriller psychologique, la chronique sociale et une forme de fable sombre. Dans un immeuble tourné vers la mer, les murs semblent respirer, ils absorbent et retiennent les souffrances enfouies. C’est l’histoire d’un traumatisme. L’autopsie, froide et implacable, d’un système qui étouffe.

L’écriture du scénario, menée avec Sofia Houas, s’est étirée sur un an et demi. Le tournage a débuté en 2021, suivi de trois années de postproduction. Et derrière cette lente maturation, une singularité : un film porté entièrement par un financement tunisien, comme un acte de cinéma ancré, presque obstiné.

L’immense mérite du film est de transformer un fait divers en matière organique pour le cinéma. Inspiré d’un événement tragique survenu il y a plus de 25 ans en Tunisie, « Silentium » s’impose comme une œuvre de mémoire et de mise en garde, mais aussi comme un miroir tendu à une Tunisie encore engluée dans ses non-dits. Le racisme, le régionalisme, l’intolérance, la frustration sexuelle et l’hypocrisie sociale sont ici traités comme des couches de menace flottante.

Dès ses premières séquences, « Silentium » intrigue. Un goût prononcé pour la symétrie, des cadres fixes presque obsessionnels, une palette de couleurs volontairement désaturée : difficile de ne pas penser à Wes Anderson. Cette esthétique, séduisante au premier abord, finit pourtant par étouffer le récit sous le poids d’une référence trop appuyée. Ce qui commençait comme un clin d’œil se fige, à la longue, en un exercice de style, comme si l’image cherchait à cacher l’imperfection du verbe.

Le personnage de Mounir (Mohamed Dahech), homme à tout faire, silhouette morne mais inquiétante, évoque sans détour l’univers de Lars von Trier, notamment The House That Jack Built. On retrouve chez lui cette ambiguïté glaçante, cette tension entre banalité et pulsion destructrice. Mais là où Trier pousse la monstruosité jusqu’à l’analyse métaphysique, Nidhal Chatta reste plus suggestif, jouant d’un hors-champ dérangeant sans jamais l’assumer pleinement, du moins dans la version visionnée à Tunis.

La bande-son, elle, semble tout droit sortie d’un rêve lynchien. Des nappes sonores vibrantes, des insertions musicales presque surnaturelles, des dialogues en apnée : l’influence de David Lynch est palpable, voire revendiquée. Pourtant, ce flirt avec l’onirisme n’aboutit jamais à un vrai vertige. On assiste plus à une collection d’ambiance qu’à une véritable immersion dans l’inconscient.

Le soin apporté à la direction artistique de « Silentium » est immédiatement perceptible, parfois avec une certaine intensité. La palette chromatique, dominée par des tons ocre, bleu profond et vert  éteint, évoque un monde à la fois figé dans le passé et déraciné de toute temporalité réelle.

Cet univers pictural, que l’on pourrait croire sorti d’un carnet de voyage stylisé, convoque l’imaginaire du cinéma d’auteur européen, du « Grand Budapest » Hotel à « L’Orient-Express », sans pour autant se l’approprier pleinement. Le cinéma de Chatta a toujours été marqué par l’eau, et ce n’est pas anodin.

Ancien collaborateur de Jacques-Yves Cousteau, le cinéaste n’a jamais quitté les rivages, ni dans ses récits ni dans sa symbolique. L’immeuble en bord de mer devient ici une caisse de résonance : un “corps” liquide et isolé, où les personnages flottent plus qu’ils n’avancent. Comme souvent chez lui, l’archéologie affleure : celle des lieux, des blessures cachées, des temps superposés.

Mais ce retour à ses obsessions ne suffit pas à renouveler son geste cinématographique. Le casting, fidèle à ses habitudes : Monem Chouayet, Hichem Rostom, Lotfi Abdelli, peine à faire exister des dialogues souvent faibles, trop écrits ou trop évidents. Même un acteur aussi puissant que Chouayet se trouve à l’étroit, empêché de creuser les silences de son personnage par des lignes trop plates ou trop explicites.

Basma El Euchi, elle, tire brillamment son épingle du jeu. Muette ou presque, elle compose un rôle de corps et de regards, qui rappelle parfois les performances de Juliette Binoche ou Golshifteh Farahani dans leur capacité à dire beaucoup sans dire un mot. Elle apporte à « Silentium » une gravité muette qui contrebalance le maniérisme du reste.

Au fond, « Silentium » est un film hanté. Hanté par ses modèles : Anderson, Trier, Lynch, hanté par son propre passé cinématographique, hanté par l’histoire tragique qui l’a inspiré. Il y a dans ce long-métrage quelque chose de profondément sincère, mais aussi d’un peu prisonnier. Comme ses personnages, il habite un lieu chargé, mais semble ne pas trouver la clé pour s’en évader.

Fadoua MEDALLEL
Cinéphile tunisienne

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Auteur

La Presse

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