Au Théâtre municipal, le public chante : Un phénomène qui gagne du terrain
Il ne se passe pas un mois sans que les espaces culturels ne programment un concert où les spectateurs s’amusent à chanter sous la houlette d’un chef d’orchestre qui les guide.
La Presse —Le public chante est un véritable phénomène dans le paysage musical tunisien. On a eu l’occasion de découvrir ce concept grâce au chef d’orchestre marocain Boudchart qui avait présenté en 2024 au festival de Carthage, à guichets fermés, un show intitulé : «La chorale c’est vous». Playlist préparée à l’avance et diffusée sur les réseaux sociaux et dress code de rigueur, la foule est prête pour le spectacle. Mais ce phénomène où le public prend la place des chanteurs n’est pas passager. Le concept devenu populaire gagne l’adhésion d’un large public. Depuis, il ne se passe pas un mois sans que les espaces culturels ne programment un concert où les spectateurs s’amusent à chanter sous la houlette d’un chef d’orchestre qui les guide.
Le Théâtre municipal de Tunis a programmé le 26 mars «Kolna Nghani», le 27 du même mois «Naghem El Hanin Li Abdlehalim Hafedh, au Centre culturel El Menzah 6, on retrouvera le 11 avril le «Club Elle». Récemment, la Cité de la culture a accueilli au Théâtre des Régions le concert «Le public chante l’amour». Ceci pour dire que le phénomène est en passe de devenir une nouvelle tradition qui s’impose progressivement et risque de faire concurrence aux chanteurs professionnels. Il existe une raison à ce succès : l’essor des écoles privées et des clubs de chant qui se répandent un peu partout dans le pays.
Le coût de ce nouveau format artistique est dérisoire. Au contraire, le public renfloue les caisses en payant son billet. L’essentiel est de s’amuser, de se défouler et de faire la fête en se transformant en un chœur collectif. Cette mutation s’explique par la démystification de la scène où le public vole la vedette à l’artiste qui n’est plus maître sur scène. L’orchestre occupe la scène et le public dans la salle suit les directives du chef d’orchestre et, pour ne pas oublier les paroles des chansons, une playlist sur son smartphone via un code le lui rappelle.
Le partage s’opère dans un cadre artistique bien agencé sans aucune barrière artistique, mercantile et sociale. Vibrer ensemble, partager une émotion et créer une sorte de catharsis commune sont les objectifs essentiels de cette chorale publique qui cherche à faire vibrer l’espace en se défoulant à gorge déployée. Ainsi, ce format permet au public de participer activement à la scène musicale et de ne plus rester un spectateur passif d’autant plus que le artistes ne proposent pas un répertoire personnel dans leur spectacle et se contentent de puiser dans le patrimoine musical de ceux qui les ont précédés.
Plus qu’une simple performance, chanter ensemble est un acte identitaire au risque de paupériser la création musicale. Le risque pour l’artiste est que ce phénomène, s’il perdure, peut mettre en danger sa carrière, et ce, en mettant en valeur la banalité au détriment de la créativité et de l’innovation. Besoin de divertissement ou nécessité de se retrouver en communauté ? Des questions qui interrogent notre rapport avec l’autre à une époque qui pousse à l’individualisme stimulé par les réseaux sociaux qui condamnent l’individu à l’isolement.



