La BCT peut-elle freiner l’hémorragie commerciale ? Ce que change réellement la décision sur les importations
La Banque centrale de Tunisie (BCT) a récemment franchi un nouveau cap dans sa politique de maîtrise des équilibres extérieurs en durcissant les conditions de financement des importations, notamment celles jugées non essentielles.
Cette décision, qui impose désormais aux importateurs de recourir à un autofinancement intégral pour une large catégorie de produits, vise à contenir le déficit commercial et à préserver les réserves en devises dans un contexte économique particulièrement fragile.
Concrètement, la BCT interdit aux banques et aux intermédiaires financiers de financer l’importation de plusieurs biens de consommation, parmi lesquels les voitures de tourisme, les appareils électroménagers, les téléviseurs, les climatiseurs, les produits cosmétiques, les vêtements ou encore certaines denrées alimentaires non prioritaires.
Ces produits, considérés comme substituables ou non stratégiques, devront désormais être importés exclusivement sur fonds propres.
Toutefois, l’institution monétaire a introduit des exceptions notables afin de ne pas perturber l’activité productive. Les marchés publics, les importations destinées aux entreprises industrielles (à condition qu’elles soient orientées vers la production) ainsi que certaines opérations spécifiques comme le régime de perfectionnement actif, restent éligibles au financement bancaire.
Les transactions engagées avant l’entrée en vigueur de la circulaire sont également concernées par des mesures transitoires.
Une mesure de régulation plus que d’interdiction
Pour l’économiste Nabil Alimi, cette décision ne doit pas être interprétée comme une interdiction des importations, mais plutôt comme un outil de régulation. Selon lui, l’objectif est de rationaliser l’utilisation des devises dans un contexte marqué par la volatilité des marchés internationaux et la hausse des coûts énergétiques.
L’enseignant souligne aussi que cette orientation permet de prioriser les importations essentielles tout en protégeant le tissu industriel national. En favorisant les intrants destinés à la production, la mesure pourrait contribuer à préserver les emplois et à soutenir la dynamique industrielle.
“Au-delà de la gestion des flux commerciaux, la BCT cherche également à atténuer les pressions inflationnistes, en réduisant le recours au financement bancaire pour les importations et en limitant l’impact de l’inflation importée”, a-t-il encore précisé.
Un impact économique jugé limité
Cette lecture est toutefois nuancée par l’expert économique Chakib Ben Mustapha, qui estime que ces mesures auront un effet limité sur le déficit commercial.
Selon lui, les produits ciblés ne représentent qu’une part relativement faible de l’ensemble des importations, ce qui réduit mécaniquement l’impact attendu sur les équilibres extérieurs.
Il considère ainsi que la portée de ces décisions est davantage psychologique que structurelle, dans un contexte économique complexe où les déséquilibres reposent sur des facteurs plus profonds.
Ben Mustapha insiste sur le fait que la priorité devrait être accordée au renforcement des exportations et à l’amélioration de la compétitivité des entreprises tunisiennes. « Le véritable enjeu réside dans la relance du rythme des exportations », souligne-t-il, appelant à une stratégie plus globale.
Sur le terrain, les effets de la mesure pourraient rapidement se faire sentir. L’obligation d’autofinancement risque de peser sur la trésorerie des importateurs, contraints de mobiliser davantage de ressources propres pour maintenir leur activité.
Cette contrainte s’ajoute à d’autres changements récents, notamment au niveau des mécanismes de financement comme l’utilisation des chèques, qui ont déjà fragilisé certaines entreprises.
À court terme, plusieurs experts mettent en garde contre un risque de réduction de l’offre sur le marché, susceptible d’entraîner une hausse des prix.
Une telle évolution pourrait accentuer les tensions inflationnistes, en particulier dans un contexte international marqué par des incertitudes persistantes et une augmentation des prix du pétrole.
Par ailleurs, la hausse attendue du coût des importations, sous l’effet des tensions géopolitiques, pourrait accroître la pression sur les finances publiques et le pouvoir d’achat des ménages.
Vers un rééquilibrage progressif ?
Malgré ces risques, certains analystes estiment que la mesure pourrait produire des effets positifs à moyen terme. En limitant l’accès aux produits importés non essentiels, elle pourrait encourager le développement de la production locale et favoriser la substitution aux importations.
Cette dynamique pourrait contribuer à la création d’emplois, à la réduction du chômage et à une meilleure résilience de l’économie tunisienne face aux chocs externes. Toutefois, cet ajustement reste conditionné à la capacité du tissu productif national à répondre à la demande.
Au final, ces mesures s’inscrivent dans une approche anticipative de la BCT face à un environnement international instable. Mais pour les économistes, elles ne sauraient constituer une solution suffisante en l’absence de réformes structurelles profondes.
L’ensemble des intervenants s’accorde sur la nécessité de dépasser la logique de gestion conjoncturelle pour adopter une stratégie économique globale, axée sur l’investissement, l’amélioration du climat des affaires et le renforcement de la compétitivité.
Dans un contexte où les marges de manœuvre se réduisent, la Tunisie se trouve ainsi à la croisée des chemins : entre mesures d’urgence pour préserver ses équilibres financiers et impératif de transformation en profondeur de son modèle économique.



