Or et argent : Quand les valeurs refuges vacillent
Contrairement aux idées reçues, l’or et l’argent ne progressent pas systématiquement en période de guerre. Entre arbitrages financiers, hausse du dollar et besoins de liquidités, les marchés redéfinissent temporairement leur rôle de refuge.
La Presse — Dans l’imaginaire économique collectif, l’or et, dans une moindre mesure, l’argent occupent une place à part. Valeurs refuges par excellence, ils sont censés offrir une protection naturelle contre les crises, les incertitudes géopolitiques et les turbulences financières. Pourtant, les épisodes récents de tensions internationales ont parfois donné lieu à un mouvement inverse : une baisse des cours de ces métaux précieux au moment même où l’incertitude s’intensifie.
Un paradoxe apparent qui s’explique par des mécanismes de marché plus complexes qu’il n’y paraît.
Des mécanismes de marché qui bousculent les certitudes
Le premier facteur déterminant réside dans le rôle central du dollar. En période de crise, les investisseurs internationaux cherchent avant tout la sécurité et la liquidité. Le billet vert, soutenu par la puissance économique et financière des États-Unis, demeure l’actif refuge dominant à l’échelle mondiale. Lorsque la demande pour le dollar augmente, sa valeur s’apprécie. Or, l’or et l’argent étant libellés en dollars, leur prix tend mécaniquement à baisser lorsque la devise américaine se renforce. Ce phénomène de corrélation inverse explique en grande partie les replis observés, même en contexte de guerre.
À cela s’ajoute une logique de gestion de portefeuille souvent sous-estimée : le besoin de liquidités. Lorsqu’une crise éclate, les marchés financiers peuvent connaître des corrections brutales, notamment sur les actions ou certaines obligations. Pour couvrir leurs pertes ou répondre à des appels de marge, de nombreux investisseurs sont contraints de vendre rapidement des actifs, y compris ceux considérés comme sûrs.
L’or et l’argent, facilement négociables, deviennent alors des sources de liquidités immédiates. Cette vague de ventes peut exercer une pression baissière ponctuelle sur les prix.
Le niveau des taux d’intérêt constitue un autre élément clé. Dans un environnement marqué par des tensions inflationnistes ou des politiques monétaires restrictives, les banques centrales peuvent maintenir, voire relever, leurs taux directeurs. Or, contrairement aux obligations ou aux dépôts rémunérés, l’or ne génère aucun rendement. Lorsque les taux sont élevés, le coût d’opportunité de la détention d’or augmente, rendant les actifs rémunérés plus attractifs. Cette réallocation des capitaux peut peser sur la demande de métaux précieux et, par conséquent, sur leurs cours.
Anticipations et réalités économiques, c’est différent !
Les anticipations des marchés jouent également un rôle déterminant. Les prix des actifs financiers intègrent en permanence les attentes des investisseurs. Si une crise géopolitique est jugée probable ou déjà en partie anticipée, ses effets peuvent être « pricés » en amont. Dès lors, lorsque l’événement se matérialise, il ne provoque pas nécessairement de hausse supplémentaire. Au contraire, certains investisseurs peuvent en profiter pour sécuriser leurs gains, entraînant des prises de bénéfices et une correction des prix.
Le cas de l’argent mérite une attention particulière. Contrairement à l’or, dont l’usage est essentiellement financier et patrimonial, l’argent possède une forte composante industrielle. Il est utilisé dans de nombreux secteurs, notamment l’électronique, les technologies vertes ou encore l’industrie photovoltaïque. En période de ralentissement économique, les perspectives de demande industrielle peuvent se détériorer, ce qui pèse sur les prix de l’argent. Ainsi, même dans un contexte de crise, la dimension cyclique de ce métal peut l’emporter sur son statut de valeur refuge.
Au total, la baisse de l’or et de l’argent en période de guerre ne constitue pas une anomalie, mais le reflet d’arbitrages complexes entre différentes classes d’actifs, influencés par la liquidité, les taux d’intérêt, la force du dollar et les anticipations des investisseurs. Ces mouvements rappellent que les marchés financiers ne réagissent pas uniquement à la nature des événements, mais surtout à la manière dont ils sont perçus et intégrés par les acteurs économiques.
Mais à l’inverse, lorsque la crise s’installe durablement, que la confiance dans les monnaies ou les marchés financiers s’érode et que l’inflation s’accélère, l’or et l’argent retrouvent pleinement leur rôle de refuge ultime, attirant massivement les capitaux en quête de sécurité, ce qui peut alors provoquer des hausses spectaculaires de leurs cours.



