Les caisses sociales tunisiennes sont au bord du gouffre. Un ratio démographique en chute libre, des déficits se chiffrant en milliards et un dialogue social à l’arrêt depuis dix-huit mois : telle est la réalité que dresse Hedi Dahmen, expert en sécurité sociale auprès de l’UGTT, au lendemain du conseil ministériel restreint du 30 mars 2026, dans une interview accordée à Express FM.
Si les décisions adoptées apportent un soulagement ponctuel à la Pharmacie Centrale, elles sont loin, selon lui, de constituer la rupture structurelle qu’exige l’ampleur de la crise.
L’expert en sécurité sociale a posé d’emblée le diagnostic central : le système de sécurité sociale repose sur trois institutions, la CNSS, la CNRPS et la CNAM, etoutes connaissent aujourd’hui un déséquilibre financier caractérisé.
Leurs recettes sont inférieures à leurs engagements et à leurs dépenses, au point qu’elles ne sont plus en mesure de couvrir l’intégralité de leurs obligations.
Il a précisé que ce déséquilibre menace à la fois la qualité des prestations servies et la pérennité même des régimes. Ces régimes ne peuvent survivre que s’ils sont financièrement équilibrés et disposent d’un autofinancement suffisant.
Or, le système tunisien est un régime par répartition, financé par les cotisations des assurés et des employeurs, deux sources qui se sont progressivement érodées sous l’effet d’une détérioration démographique préoccupante.
Hedi Dahmen a illustré ce phénomène par des chiffres éloquents : au début des années soixante, environ 7,8 actifs cotisaient pour chaque retraité. Ce ratio est tombé à 2,2 aujourd’hui et devrait atteindre 1,1 dans la prochaine décennie.
Cette équation démographique ne permet plus d’assurer la pérennité des régimes et constitue une menace directe sur leur financement.
Le spécialiste a averti sans détour que, faute d’une réforme structurelle ambitieuse et projetée sur le long terme, au moins une génération, soit une trentaine d’années, les interventions ponctuelles ne produiront qu’un soulagement temporaire avant que le système ne retrouve les mêmes difficultés deux ou trois ans plus tard.
Il a identifié deux options de financement : soit le recours au budget général de l’État, au détriment de l’effort de développement et de l’investissement public, soit la recherche de solutions internes aux régimes de sécurité sociale.
Cette seconde voie, a-t-il estimé, n’est pas hors de portée de l’administration tunisienne, ni des compétences et expertises disponibles dans le pays. Des schémas de réforme existent, a-t-il affirmé ; il ne manque qu’une volonté politique réelle.
Des décisions cantonnées au sanitaire, le social en attente
L’intervenant a rappelé que le conseil ministériel restreint du 30 mars 2026 a marqué un élargissement notable du cadre de discussion : deux systèmes sont désormais abordés conjointement, le système de couverture sanitaire d’une part, et le système de protection sociale et de sécurité sociale d’autre part.
Ce conseil a également intégré la question de la gestion des stocks de médicaments, notamment les médicaments vitaux, ainsi que les modalités de financement de la couverture sanitaire.
Il a précisé que le conseil a donné lieu à deux présentations distinctes : l’une du ministre de la Santé, portant sur les possibilités de révision des modalités de financement de la Pharmacie centrale, l’autre du ministre des Affaires sociales, exposant l’approche gouvernementale en matière de réforme des régimes de sécurité sociale.
Les décisions effectivement adoptées se sont néanmoins cantonnées au domaine sanitaire : approvisionnement en médicaments, financement et apurement progressif des dettes accumulées par la Pharmacie Centrale.
S’agissant du volet sécurité sociale, les discussions sont restées au stade des principes généraux, sans qu’aucune décision opérationnelle n’ait été arrêtée.
Un précédent fondateur resté lettre morte
L’expert en sécurité sociale a souligné que lors de la création de la CNAM en 2004, une condition avait été posée : la réforme parallèle du système de santé publique.
Cette condition n’ayant pas été remplie, le système de couverture sanitaire a atteint ses limites et appelle aujourd’hui une nouvelle impulsion réformatrice.
Cette réforme devrait notamment permettre à la Pharmacie Centrale de surmonter ses contraintes financières, aux hôpitaux d’engager une réorganisation interne et aux caisses sociales de dépasser leur situation financière critique.
L’économie informelle : le seul réservoir de cotisants inexploité
Le spécialiste a insisté sur la nécessité d’intégrer l’économie informelle, qui emploie quelque 300 000 personnes opérant en dehors des systèmes de santé et de sécurité sociale.
Il a indiqué que l’absorption de ce vivier dans les régimes constitue le seul véritable réservoir susceptible de consolider les ressources des caisses sociales et de rétablir un certain équilibre entre recettes et dépenses.
Cela implique, selon lui, une refonte du cadre juridique permettant l’intégration d’un secteur dont le poids dans l’économie nationale est devenu considérable.
Hedi Dahmen a par ailleurs jugé significative la décision de raccourcir au maximum les délais d’instruction des demandes d’autorisation de mise sur le marché des médicaments, une mesure réclamée de longue date.
M. Dahmen a déploré l’absence de concertation effective autour de ces réformes. Il a rappelé que le Conseil national du dialogue social est paralysé depuis environ dix-huit mois, ce qui rend impossible la tenue d’un véritable dialogue autour de la réforme des régimes.
Il a souligné qu’une réforme de cette ampleur ne peut s’opérer sans un engagement contractuel de toutes les parties, organisations patronales et syndicales comprises, autour d’une vision partagée.
L’unique garantie de l’adhésion aux réformes réside dans cette co-construction. Toute réforme adoptée en dehors de ce cadre serait fragilisée dans sa légitimité et dans son applicabilité.



