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Réserves de change : ce que les chiffres ne disent pas toujours

  • 1 avril 22:04
  • 7 min de lecture
Réserves de change : ce que les chiffres ne disent pas toujours

Sofiane Ourimi, expert en affaires bancaires et conseiller financier, a livré une analyse rigoureuse et pédagogique des avoirs extérieurs de la Tunisie : leur définition précise, leur composition comptable, leur mode de gestion par la Banque centrale de Tunisie (BCT), ainsi que la portée réelle de l’indicateur « jours d’importation » qui alimente régulièrement le débat public.

Intervenant ce mercredi sur Express Fm, Sofiane Ourimi a rappelé que les avoirs en devises étrangères désignent, dans n’importe quelle économie, l’ensemble des créances que cette économie détient sur des non-résidents à une date donnée, libellées en monnaies étrangères.

L’analyste a précisé que ce solde évolue chaque jour et que la Banque centrale de Tunisie en publie le niveau quotidiennement sur son site officiel, accompagné d’un indicateur exprimant la couverture en nombre de jours d’importation.

L’invité a indiqué que la BCT procède au placement et à la valorisation de ces avoirs au profit de l’État tunisien, conformément aux attributions que lui confère la loi de 2016.

Pour en connaître la composition exacte, l’analyste a orienté vers les états financiers annuels de la BCT : ces avoirs figurent à l’actif du bilan, avec le détail disponible dans les notes annexes.

Sur la base des derniers états financiers publiés, relatifs à l’exercice 2024, Sofiane Ourimi a précisé que le montant total s’élevait à environ 27 000 millions de dinars, répartis en plusieurs catégories.

Les billets représentaient environ 665 millions de dinars, correspondant aux espèces retirées auprès des banques par les citoyens pour leurs voyages à l’étranger ou leurs pèlerinages.

Les avoirs en comptes s’établissaient à environ 3 500 millions de dinars et les dépôts à terme à environ 7 751 millions de dinars. L’expert a insisté sur le fait que la composante la plus importante, soit plus de 50 % du total, représentant environ 14 600 millions de dinars sur 27 300 millions, est constituée de titres de placement : il ne s’agit donc pas de liquidités, mais de participations et d’investissements effectués par la BCT dans des institutions internationales ou des entités dont la notation est connue.

Appartenance des devises et cadre budgétaire

Sofiane Ourimi a confirmé sans ambiguïté que ces devises appartiennent à l’économie tunisienne et, par extension, à l’État tunisien. Il a cependant tenu à apporter une nuance de taille : si l’État peut légitimement mobiliser ces ressources pour honorer ses engagements extérieurs, qu’il s’agisse du remboursement de dettes ou du règlement de fournisseurs, cela s’inscrit dans le cadre du budget adopté par l’Assemblée des représentants du peuple et promulgué par le président de la République, et le ministère des Finances est tenu d’y agir en conséquence.

L’analyste a ajouté qu’avant de procéder à la conversion de ces avoirs en monnaie étrangère pour effectuer des paiements, il faut au préalable disposer de dinars suffisants inscrits au budget, ce qui renvoie à la question plus large de l’équilibre des finances publiques.

C’est précisément pour garantir une gestion rigoureuse de ces ressources que la loi a doté la BCT de son indépendance et lui a confié cette responsabilité.

Sofiane Ourimi a expliqué le mécanisme de façon didactique. En règle générale, lorsqu’un résident tunisien, qu’il soit exportateur de biens, prestataire de services pour des clients étrangers ou Tunisien ayant travaillé à l’étranger, perçoit des recettes en devises, celles-ci doivent, sauf exceptions prévues par la réglementation, être converties en dinars.

Les montants ainsi rapatriés sont portés au crédit des comptes de la Banque centrale ouverts auprès des banques commerciales tunisiennes, alimentant ainsi les réserves.

L’analyste a précisé que certaines dérogations permettent toutefois à des exportateurs ou à des personnes ayant travaillé à l’étranger de conserver une fraction de leurs recettes sur des comptes dédiés, dans la limite de leurs besoins futurs d’importation ou d’autres dépenses autorisées.

Le principe fondamental qu’il a retenu est celui de la cessibilité : en dehors des exceptions réglementaires, les recettes en devises des résidents tunisiens sont obligatoirement converties en dinars et viennent grossir les réserves gérées par la BCT.

Portée réelle de la circulaire récente de la BCT sur les importations

L’invité a tenu à dédramatiser la portée de ce texte en rappelant que les opérations d’importation ont toujours été soumises aux circulaires de la BCT et ne nécessitent pas d’autorisation préalable de celle-ci.

L’importateur n’est pas tenu de disposer de devises en propre : il opère en dinars, convertit ensuite ses dinars auprès des intermédiaires agréés, et règle son fournisseur étranger.

La BCT n’intervient pas dans chaque opération individuelle ; elle établit le cadre réglementaire, dont le respect relève de la responsabilité des banques intermédiaires, qui lui transmettent les données statistiques nécessaires.

Sofiane Ourimi a souligné que l’exigence de couverture préalable en dinars au moment du déblocage d’une lettre de crédit n’est pas une nouveauté : une mesure similaire avait déjà été adoptée en 2017-2018 dans un contexte comparable, seule la liste des produits concernés ayant évolué depuis.

L’analyste a défini cet indicateur comme un stock, c’est-à-dire une photographie à un instant donné, exprimant combien de jours d’importations courantes le niveau actuel des réserves permettrait théoriquement de couvrir.

Si la Tunisie affiche aujourd’hui environ 103 à 106 jours, elle avait atteint un plancher historique de 84 jours en 2018, une situation qui avait suscité de vives inquiétudes, et un pic de 162 jours en 2020.

Sofiane Ourimi a fermement mis en garde contre une lecture trop simpliste : un niveau élevé ne garantit pas l’excellence, et un niveau en baisse n’est pas automatiquement catastrophique.

Cet indicateur doit impérativement être mis en regard de l’ensemble des autres équilibres financiers, notamment le service de la dette, les engagements envers les bailleurs de fonds internationaux et le déficit de la balance commerciale.

L’expert l’a comparé à la gestion d’un patrimoine personnel : il faut connaître à la fois ses revenus prévisibles et ses dépenses engagées pour déterminer le niveau minimum à maintenir.

Balance commerciale et pressions sur les finances extérieures

Sur la base des derniers chiffres disponibles pour 2025, l’invité a indiqué que les importations tunisiennes s’élevaient à environ 85 milliards de dinars, contre des exportations d’environ 63 milliards, faisant ressortir un déficit commercial significatif.

Les réserves doivent donc être alimentées en permanence par les recettes d’exportation, les transferts des Tunisiens résidant à l’étranger, les recettes touristiques et les emprunts extérieurs.

Sofiane Ourimi a estimé qu’il n’existe pas de formule idéale, mais que l’objectif central doit être de préserver un rythme de croissance économique réelle sans dégrader les autres indicateurs, notamment ceux qui ont un impact direct sur le pouvoir d’achat du citoyen tunisien.

Il a évoqué la pression inflationniste induite par la crise internationale, qu’il s’agisse de la hausse des prix du pétrole, des perturbations des chaînes d’approvisionnement ou des tensions dans le détroit d’Ormuz qui renchérissent les coûts de transport, et a estimé qu’il serait prématuré d’anticiper un assouplissement de la politique monétaire de la BCT lors de sa prochaine réunion du conseil d’administration, dans la mesure où une partie de ce risque inflationniste est importée et échappe aux leviers nationaux.

L’analyste a conclu en soulignant que les réserves en devises ne constituent qu’un des instruments de la politique monétaire, et que l’objectif premier reste de créer les conditions propices à une croissance durable, génératrice de richesses et d’emplois.

 

Auteur

S. M.

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