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Autisme en Tunisie : « Un dépistage avant trois ans peut tout changer

  • 2 avril 21:31
  • 5 min de lecture
Autisme en Tunisie : « Un dépistage avant trois ans peut tout changer

En Tunisie, 200 000 enfants sont diagnostiqués autistes, six pour cent de la population infantile, et des milliers d’autres attendent encore. Un chiffre qui grimpe, une fenêtre thérapeutique qui se referme, et plus de 80 % des parents qui refusent de voir les signes. Ce 2 avril 2026, Journée mondiale de sensibilisation à l’autisme, la pédopsychiatre Manel Dardour brise le silence sur Jawhra FM : avant trois ans, quasiment tous les enfants dépistés peuvent évoluer favorablement. Elle appelle l’État à agir sans délai, avec des outils déjà à portée de main : un questionnaire dans le carnet de vaccination, des formulaires de suivi en ligne, des spots télévisés de sensibilisation. Simple. Urgent. Vital.

La pédopsychiatre est catégorique : le diagnostic précoce constitue l’élément le plus crucial dans la prise en charge de l’autisme, d’autant que les chiffres sont en constante progression, portés en partie par un dépistage qui s’améliore et permet d’identifier le trouble plus tôt qu’auparavant. Elle explique que des signes d’alerte peuvent être détectés dès l’âge de dix-huit mois. À cet âge, un enfant devrait être en mesure de prononcer entre cinq et dix mots, de désigner des parties de son visage lorsqu’on le lui demande, de pointer du doigt pour attirer l’attention, d’établir un contact visuel avec son entourage et d’imiter les comportements de ceux qui l’entourent. Un mode de jeu stéréotypé ou répétitif, comme rejouer indéfiniment au même jeu ou reproduire des gestes corporels en boucle, constitue également un signal d’alerte.

Manel Dardour insiste sur les conséquences concrètes d’une intervention rapide : lorsque le diagnostic est posé avant l’âge de trois ans, la grande majorité des enfants concernés peuvent évoluer favorablement, avec des résultats proches de la normalité dans quasiment 100 % des cas. La prise en charge dont elle parle ne repose pas nécessairement sur des médicaments, mais sur des recommandations et un accompagnement adapté aux parents.

Le déni des familles, principal obstacle au dépistage

La pédopsychiatre rappelle que le diagnostic du trouble du spectre autistique relève exclusivement du pédopsychiatre : ni le parent, ni un médecin généraliste ne sont en mesure de le poser valablement. Elle soulève ensuite un obstacle majeur : plus de 80 % des parents d’un enfant présentant des signes autistiques affirment que leur enfant va bien et ne présente aucun trouble.

La spécialiste identifie deux mécanismes à l’origine de ce phénomène. D’une part, certains parents ne perçoivent pas comme anormaux des comportements qui le sont pourtant : un enfant de dix-huit mois incapable de désigner son nez peut être interprété à tort comme un comportement anodin. D’autre part, le déni pousse de nombreuses familles à temporiser, en invoquant des exemples d’enfants ayant commencé à parler tardivement, parfois à quatre ans. Manel Dardour est formelle : cette attitude retarde une prise en charge qui, intervenant tôt, aurait pu transformer le pronostic.

Carnet de vaccination, télévision, numérique : un arsenal à mobiliser d’urgence

Manel Dardour formule plusieurs propositions concrètes. Elle juge que l’intégration d’un questionnaire de dépistage dans le carnet de vaccination représenterait une avancée majeure, et indique avoir été frappée par le fait que certains pays arabes voisins ont déjà adopté cette démarche : le carnet de vaccination y comprend des notes informant les parents des signes à surveiller, en les orientant vers un médecin spécialisé si nécessaire. Elle souligne la formulation employée dans ces pays, « médecin spécialisé » et non simplement « spécialiste », ce qui reflète le rôle central du pédopsychiatre, seul professionnel à même de superviser l’ensemble du parcours de l’enfant.

La pédopsychiatre évoque également la possibilité de mettre en place des formulaires en ligne accessibles aux parents, de la naissance jusqu’à l’âge de trois ans, permettant de consigner les observations au fil du développement de l’enfant, les réseaux sociaux et le numérique pouvant utilement relayer ces outils. Elle regrette par ailleurs l’insuffisance des campagnes de sensibilisation à la télévision nationale, et estime que des spots d’information précisant les jalons du développement normal de l’enfant, à quel âge il doit parler, pointer du doigt ou jouer à des jeux symboliques, contribueraient à outiller des parents souvent démunis face aux signaux d’alerte. Elle rappelle à cet égard que ce type de communication télévisée existait dans le passé, notamment autour des campagnes de vaccination, et avait produit des résultats tangibles.

Sur l’enjeu financier, Manel Dardour est sans ambiguïté : un dépistage précoce représente une économie considérable, tant pour les familles que pour l’État, face au coût lourd que représente la prise en charge tardive d’un enfant autiste. Ce qui peut être évité tôt, rappelle-t-elle, ne devrait jamais l’être tard

Auteur

S. M.

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