La montée des tensions au Moyen-Orient rappelle la vulnérabilité des économies aux chocs énergétiques.
L’équilibre énergétique international semble fragilisé, faisant craindre une hausse des prix et des répercussions directes pour les consommateurs.
La guerre au Moyen-Orient rebat aujourd’hui les cartes énergétiques.
Ses effets auront un impact non seulement sur le marché énergétique mondial, mais également sur les économies importatrices.
La transition énergétique apparaît comme un levier de souveraineté énergétique et de résilience face aux crises géopolitiques.
Réduire la consommation de gaz et de pétrole grâce à l’efficacité énergétique, l’électrification et le développement des énergies renouvelables permet de limiter l’exposition à ces crises.
Pour l’heure, la Tunisie est appelée à faire avancer rapidement sa transition énergétique afin d’atténuer les répercussions de ce conflit.
Dans ce contexte, Ezzedine Khalfallah, expert international en énergie, analyse les cibles les plus vulnérables, les risques pour l’approvisionnement et les impacts potentiels sur l’économie tunisienne. Entretien.
La Presse— La guerre au Moyen-Orient met en lumière notre dépendance aux hydrocarbures. Dès lors, le blocage du détroit d’Ormuz et le spectre d’une crise économique pourraient-ils nous inciter à accélérer la transition énergétique ?
L’accélération de la transition énergétique est indispensable en Tunisie, indépendamment de la guerre au Moyen-Orient, et ce, compte tenu de la vulnérabilité du secteur tunisien de l’énergie. Ce secteur est caractérisé à fin 2025 par un déficit énergétique en accroissement continu atteignant 6,3 Mtep, une dépendance énergétique accrue se situant à un taux de 65 %, une balance commerciale énergétique de plus en plus déficitaire avec un déficit dépassant les 11 milliards de dinars.
Ceci outre une facture énergétique traduite par les importations en produits énergétiques et dont le montant a dépassé les 13,3 Mds dinars (9,1 Mds dinars en pétrole brut et dérivés et 4,2 Mds dinars en gaz naturel) et une subvention énergétique de l’ensemble des produits atteignant les 5,7 Mds dinars.
Dans un contexte de forte dépendance aux importations, le poids cumulé de la facture énergétique, du déficit commercial énergétique et des subventions constitue une contrainte structurelle sur la trajectoire de croissance. La transition énergétique apparaît dès lors non seulement comme un impératif environnemental, mais aussi comme une nécessité macroéconomique à accélérer.
Le conflit au Moyen-Orient et la perturbation du détroit d’Ormuz ont donné lieu à un choc énergétique mondial avec des effets immédiats sur les marchés (hausse rapide des prix du pétrole qui ont dépassé les 100 dollars le baril, forte volatilité du gaz naturel, notamment en Europe, et augmentation des coûts du transport maritime et des assurances) et des conséquences globales qui ne tarderont pas se faire sentir si cette guerre se prolonge dans le temps, se traduisant par des pressions inflationnistes, une hausse des coûts industriels (transport, pétrochimie, engrais) et un ralentissement potentiel de la croissance mondiale. La transmission de ce choc aux économies importatrices comme celle de la Tunisie se traduit par des effets macroéconomiques négatifs et des risques financiers, ce qui incite davantage notre pays à faire évoluer et avancer rapidement sa transition énergétique afin d’atténuer les répercussions de ce conflit.
L’escalade militaire au Moyen-Orient frappe désormais au cœur de la production mondiale d’hydrocarbures, provoquant une explosion des prix de l’énergie et où le cours du baril de pétrole s’est emballé. Quelles sont les conséquences de ces secousses sur la place tunisienne ?
Compte tenu de sa vulnérabilité structurelle (pays importateur net d’énergie avec une forte dépendance aux produits pétroliers et au gaz naturel), la Tunisie pourrait subir des effets économiques directs : augmentation de la facture énergétique nationale, davantage de pression sur la balance commerciale et hausse potentielle des compensations budgétaires, ainsi que des risques financiers : volatilité des taux de change, augmentation des subventions énergétiques, hausse de l’inflation et pression sur les notations souveraines, et d’éventuels effets sociaux en cas d’ajustement des prix (sensibilité aux prix des produits énergétiques et impact sur le pouvoir d’achat et la compétitivité des consommateurs finaux). De ce fait, le choc énergétique devient un enjeu budgétaire et social.
La Tunisie demeure fortement dépendante des importations d’hydrocarbures pour couvrir ses besoins. Lorsque les prix du pétrole et du gaz augmentent brutalement, la facture énergétique s’alourdit mécaniquement. Dans un tel scénario, quels effets la Tunisie pourrait-elle subir ?
Aujourd’hui on assiste à une forte variation des cours du pétrole guidée par l’actualité. Le prix du brut, qui a dépassé les 100 dollars le baril avec un pic atteignant les 120 dollars, a connu une baisse à 98 dollars /b. Au 27 mars 2026, le pétrole Brent a connu une forte hausse, atteignant 112 USD/Bbl, marquant une augmentation de 14 % sur les deux derniers jours. Les cours de l’or noir pourraient donc continuer de varier fortement au gré des évolutions du conflit. Demain et au cas où la guerre se prolonge dans le temps, ces cours pourraient s’envoler pour atteindre les 130 dollars et plus.
Les effets économiques sur la Tunisie dépendraient donc du niveau des cours du pétrole à atteindre. De ce fait, des scénarios de prix sont à envisager pour avoir une idée sur la pertinence de ces effets. Trois scénarios pourraient être considérés : 90 dollars /b, 110 dollars /b et 130 dollars /b sur la base desquels est possible de faire une projection simplifiée proportionnelle au prix du baril pour chaque scénario, en prenant comme hypothèses des volumes importées constants et un taux de change stable (3 dinars / dollars). Avec aussi comme référence un prix moyen 2025 du Brent à 69,1 dollars /b, une facture énergétique de 13,3 Mds dinars, un déficit de la balance commerciale énergétique de 11Mds dinars et un montant de la subvention énergétique de 5,7 Mds dinars.
À la lumière de cette simulation simplifiée, le surcoût de la facture énergétique atteindrait 4 Mds dinars pour le scénario 90 dollars /b, environ 7,8 Mds dinars pour le scénario 110 dollars /b, donnant lieu à une très forte pression budgétaire et 11,7 Mds dinars pour le scénario 130 dollars /b avec un risque macroéconomique majeur.
Chaque augmentation du prix du baril de 20 dollars pourrait représenter 1 à 1,5 point du PIB supplémentaire de pression extérieure. A 130 dollars /b, la facture énergétique pourrait pratiquement doubler par rapport à 2025 et la subvention énergétique pourrait absorber 6 à 7 % du budget de l’Etat.
Devant ces effets, quelles solutions s’offriraient à la Tunisie? Et est-ce que la situation énergétique tunisienne est-elle soutenable à court terme ?
En termes de solutions pouvant atténuer les impacts sur la Tunisie de la volatilité des prix et des perturbations de l’approvisionnement, celles-ci-diffèrent des horizons à considérer. À très court terme (0-6 mois), il s’agit de stabiliser l’urgence à travers des campagnes nationales de rationalisation de la consommation à tous les niveaux, une optimisation des importations et des stocks stratégiques, et éventuellement un ajustement progressif et partiel des prix des produits énergétiques tout en ciblant les compensations vers les ménages vulnérables.
À court terme (1-2 ans), il est question de réduire la vulnérabilité à travers l’accélération des projets renouvelables (solaires et éoliens), le déploiement massif de l’autoproduction industrielle et l’intensification des audits énergétiques obligatoires et la mise en œuvre de programmes d’efficacité énergétique y afférents pour les grands consommateurs. L’objectif étant de réduire rapidement la facture énergétique et la pression budgétaire.
À moyen terme (3–7 ans), il s’agit d’assurer une transformation structurelle par le biais d’un développement massif des énergies renouvelables avec stockage, l’accélération de la digitalisation du réseau électrique, la réforme progressive et ciblée des subventions et la redynamisation des activités d’exploration-production des hydrocarbures, y compris l’exploration non conventionnelle.
Enfin à long terme (horizon 2050), on parlerait d’une souveraineté énergétique axée sur un mix énergétique dominé par les énergies renouvelables, l’électrification des usages dans les différents secteurs d’activité, notamment dans le transport (mobilité électrique), le développement d’une filière industrielle verte locale et le positionnement sur des technologies innovantes bas carbone (captage et stockage de carbone, hydrogène vert et autres).
Le contexte actuel peut-il représenter une opportunité stratégique pour la Tunisie pour accélérer sa transition vers les énergies renouvelables et réduire sa dépendance aux routes énergétiques traditionnelles qui peuvent subir les aléas des changements géopolitiques et des instabilités de la région?
Effectivement, le contexte actuel milite en faveur d’une accélération de la transition énergétique de la Tunisie et d’un changement d’échelle dans la promotion de l’efficacité énergétique et le développement des énergies renouvelables, ce qui permettra de réduire la vulnérabilité du secteur de l’énergie, notamment en termes de dépendance énergétique. Toutefois, à plus long terme, la place des hydrocarbures dans le système énergétique national ne disparaîtra pas, mais elle connaîtrait une profonde évolution.
Le véritable enjeu n’est donc pas la disparition des hydrocarbures, mais leur transformation à travers une réduction de leur usage comme source d’énergie brute, au profit d’une utilisation plus ciblée et plus efficiente. Ces hydrocarbures vont s’intégrer dans des systèmes énergétiques hybrides, où les énergies renouvelables joueront un rôle dominant, et où les hydrocarbures apporteront flexibilité et sécurité d’approvisionnement. Dans ce contexte, les priorités sont donc claires : améliorer l’efficacité énergétique, développer les énergies renouvelables, et rationaliser l’usage des produits pétroliers, notamment les plus subventionnés.
Pour un pays importateur d’énergie comme la Tunisie, la question est stratégique et où la transition énergétique et est une question de souveraineté et de soutenabilité économique. Il s’agit de réduire la dépendance énergétique, tout en assurant une transition progressive et maîtrisée.
Cette transition n’est plus une ambition, mais plutôt une nécessité vitale pour l’avenir économique, social et environnemental de la Tunisie et dont la mise en œuvre est assurée par différents acteurs publics et privés, dont des institutions publiques nationales, le ministère de l’Industrie, des Mines et de l’Energie, l’Agence nationale pour la maîtrise de l’énergie (Anme), la Société tunisienne de l’électricité et du gaz (Steg).
Les autres opérateurs pétroliers (Etap, Sndp et Stir) sont aussi appelés à devenir des acteurs clés dans la transition énergétique, en optant pour jouer un rôle stratégique dans la diversification et la transformation progressive de leur portefeuille, passant de compagnies pétrolières nationales vers des compagnies énergétiques intégrées.



