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Les nuits blanches au 4e art Une comédie de la désillusion sentimentale

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  • 3 avril 18:18
  • 7 min de lecture
Les nuits blanches au 4e art  Une comédie de la désillusion sentimentale

Une prose poétique où les dimensions psychologique et lyrique sont fortement présentes.

La Presse — Dans le cadre de la 4e édition de « Tunis, théâtres du monde », qui se tient cette année du 27 mars au 3 avril, la salle du 4e Art a accueilli lors de la soirée du 30 mars le spectacle russe « Les Nuits blanches », en partenariat avec La Maison russe de Tunisie.

A l’origine, un livre de Dostoïevski

« Les Nuits blanches » est une longue nouvelle romantique. C’est un classique de la littérature russe, écrit par Fedor Dostoïevski et paru en 1848. L’action se déroule à Saint-Pétersbourg. Le protagoniste, dont le nom n’est pas mentionné, est un rêveur insociable qui connaît si intimement la ville à force d’y errer. Il mène une vie de promeneur nocturne, jusqu’au soir où il rencontre par hasard une jeune fille nommée Nastenka.

Ce premier échange spontané entre les deux personnages solitaires et désespérés donne suite à une série de rendez-vous, même heure, même endroit. En quatre nuits successives, ils échangent les aveux sur leurs vies, dans une intimité sans filtre. Au fil du temps, le jeune homme tomba amoureux de Nastenka et était au comble du bonheur d’avoir sa compagnie.

Cependant, elle ne voyait en lui qu’un ami et confident. Elle attendait son bien-aimé, le locataire séduisant qui a été hébergé par sa grand-mère. Avant de partir à Moscou, il y a un an, il lui a promis de l’épouser à son retour, mais n’a plus donné de nouvelles. Lors de la dernière nuit, le fiancé est enfin arrivé. Le héros n’a donc d’autre choix que de se retirer et retourner à sa solitude.

« Les Nuits blanches » est ainsi une prose poétique où les dimensions psychologique et lyrique sont fortement présentes. Elle explore les thèmes de l’amour non partagé, la fugacité du bonheur et la solitude urbaine, ce qui fait qu’elle soit toujours d’actualité.

Une adaptation scénique subtile

La pièce a été mise en scène par Natalia Nikolaeva. Elle a déjà réalisé une trentaine d’œuvres dans des théâtres dramatiques de Russie et des pays voisins, dont des spectacles lauréats à l’échelle internationale. La scénographie est signée Maria Boutousova.  Kirill Fiodorov a brillamment interprété « Le Rêveur », surnom attribué au personnage dans le spectacle.

Il est constamment plongé dans ses fantasmes, ce qui l’empêche de construire des relations réelles avec les gens. L’alchimie a opéré sur scène entre lui et Nastenka, sous les traits de l’épatante Anna Tchepenko. Elle est timide, sincère, avec une gaucherie touchante qui la rend encore plus aimable. Pour les rôles secondaires, il y avait Konstantin Sakovitch, Alina Tchernobrovkina et Irina Khmil.

Les deux jeunes solitaires se sont rencontrés dans un décor minimaliste qui se limite à un balcon et des escaliers. Ce cadre qui suggère sans imposer est conçu comme un espace d’attente, d’un éventuel amour pour Le Rêveur, des retrouvailles pour Nastenka. Saint-Pétersbourg est évoquée, pas seulement dans les répliques, mais aussi à travers l’ambiance sonore, par ses quais, ses maisons et ses rues où vacillent des ombres nocturnes.

La lumière tamisée dans quelques scènes, plus vivante dans d’autres, a transmis habilement l’humeur des personnages et l’atmosphère des « nuits blanches » de rêverie et de bonheur éphémère.

Comme la nouvelle est écrite à la première personne du singulier, l’adaptation a repris des passages introspectifs entiers pour les longs monologues. Les dialogues entre les personnages sont également basés sur les échanges entre Nastenka et « Le Rêveur » qui figurent dans le texte original de Dostoïevski. De la légèreté et la gaieté, ils ont gagné en tension progressivement, à mesure que le rêve partagé se fissurait.

Les comédiens talentueux ont incarné le rapport de plus en plus profond qui unit les deux protagonistes, avec les faux pas et la délicatesse qui définissent leur spontanéité.

De l’humour à la déception amère, nous avons suivi cet amour naissant qui se heurte vers la fin à la dure réalité. La pièce qui se regarde presque tout entière avec un sourire oscille, en effet, entre drame et comédie. Nastenka se distingue par une énergie nerveuse, par ses maladresses et ses répliques involontairement précipitées. Mais, c’est surtout la grand-mère, à laquelle elle est attachée, au sens littéral pas figuré, qui apporte la grande part d’humour. Quant au Rêveur, il est partagé entre l’espoir démesuré et la mélancolie, ce qui nourrit  l’ambivalence tragi-comique de la pièce.

La musique a contribué au voyage émotionnel tout au long des actes, soulignant des scènes déterminantes. On retrouve, entre autres, la musique de l’Opéra « Le Barbier de Séville » ainsi que des airs de Johann Strauss et de Yann Tiersen. Des pas de danse, exécutés par les acteurs, ont renforcé l’expressivité du spectacle.

L’adaptation des « Nuits blanches » a ainsi exploré plusieurs dimensions artistiques pour un rendu fidèle à l’ouvrage écrit dans son lyrisme, son humour dissimulé et sa profonde mélancolie. La pièce est captivante, émouvante et subtilement drôle. On en sort certainement amusé et pensif à la fois.

La résonance entre actrice et personnage

Nous avons rencontré Anna Tchepenko, qui joue le rôle de Nastenka, après la représentation. Nous lui avons demandé comment elle voit le fait de porter sur scène une œuvre d’un auteur majeur de son pays à l’international.  « Fiodor Dostoïevski est mon écrivain préféré et je trouve que c’est celui qui révèle de la manière la plus profonde, la plus juste et la plus inattendue l’âme russe», nous a-t-elle répondu.  « C’est pourquoi il est si important et profondément émouvant pour moi de partager cette expérience avec des personnes du monde entier, avec d’autres cultures et d’autres nations. »

Comme elle a incarné Nastenka avec une justesse remarquable, nous avons voulu savoir si elle partageait des traits communs avec le personnage. Elle nous a confié qu’elle se sent « très proche de sa vivacité, de sa naïveté, même d’une certaine simplicité, ainsi que de cette étincelle inextinguible dans son cœur ».

Pour l’actrice russe, il n’a pas été facile au début d’incarner un âge aussi jeune. « J’ai trente-deux ans, tandis que Nastenka a entre quinze et dix-sept ans selon les moments de son histoire. C’était incroyablement fascinant de faire émerger l’enfant intérieur qui vit en chacun de nous, de réapprendre à s’émerveiller du monde et à ressentir comme le fait une jeune fille pure. » Elle pense au final avoir apporté beaucoup d’elle-même dans ce rôle, mais à travers Nastenka, avoir aussi découvert tant de choses nouvelles en soi.

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Auteur

Amal BOU OUNI

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