L’éthique de la responsabilité au défi des immondices
Connaissez-vous la vraie pathologie de l’administration moderne ? Cela s’appelle la cécité sélective. À Tunis, comme dans l’arrière-pays, les responsables locaux semblent avoir développé une immunité visuelle face à l’amoncellement des déchets, n’ouvrant les yeux qu’au sifflet strident du Palais de Carthage. Le ton ferme du Président Kaïs Saïed, dénonçant un laisser-aller endémique, le 27 mars dernier, soulève un paradoxe syntaxique et moral : comment le service public peut-il devenir une «ponctualité» là où l’intérêt général exige une «grammaire de la continuité» ?
L’argument du manque de moyens, brandi tel un bouclier de papier, s’effondre sous le poids de l’incohérence. Comment expliquer que les pelleteuses et les camions, miraculeusement sortis de leur torpeur lors des «campagnes de nettoyage», s’évanouissent sitôt les caméras éteintes ? Ce n’est plus une question de logistique, c’est une démission du regard. On ne gère plus la cité, on subit l’espace.
Le responsable local ne peut plus être ce spectateur passif qui attend que le sommet de l’État localise, à sa place, les zones d’ombre sur une carte. Le principe de reddition des comptes ne doit pas être une menace lointaine, mais la structure même du contrat social. Si la responsabilité ne se conjugue plus au présent de l’action, elle se déclinera fatalement au passé composé du blâme.
Pourtant, au milieu de cette déshérence administrative, une lueur surgit : le citoyen. Refusant de faire de la saleté une fatalité nationale, le Tunisien balaie là où l’institution hésite. Mais est-ce là son rôle pérenne ? La mobilisation citoyenne, si louable soit-elle, ne saurait servir de pansement héroïque à l’hémorragie des compétences locales.
Face à cette crise de l’action, une interrogation s’impose : l’appartenance à l’espace public peut-elle survivre si le responsable ne l’habite plus par son engagement, mais seulement par sa fonction ?
Le message présidentiel est clair : l’État ne peut pas être un éternel répétiteur. Le nettoyage ne doit plus être une «opération», mais une respiration. Car au-delà des ordures ménagères, c’est l’assainissement de la conscience administrative qui est en jeu.



