Ressource clé pour l’agriculture mondiale, le phosphate revient au cœur des enjeux économiques dans un contexte de tensions sur les marchés internationaux.
En Tunisie, malgré un potentiel reconnu, le secteur traverse une phase délicate.
Lecture avec Hédi Ghrib, ancien directeur adjoint au Développement à la Compagnie des phosphates de Gafsa, qui livre une analyse nourrie par plus de 35 ans d’expérience.
La Presse — Longtemps considéré comme acquis, le phosphate s’impose aujourd’hui comme une ressource stratégique majeure. Comme le souligne Hédi Ghrib, il est « sans doute encore plus stratégique que le pétrole», en raison de son rôle central dans la production agricole mondiale.
Le phosphore, composant essentiel des engrais, demeure indispensable pour répondre aux besoins alimentaires d’une population en constante croissance. Dans ce contexte, toute perturbation de l’approvisionnement peut avoir des répercussions rapides sur les marchés.
Contrairement aux énergies fossiles, pour lesquelles des alternatives sont progressivement explorées depuis l’embargo pétrolier de 1973, le phosphate reste difficilement substituable, ce qui renforce son importance stratégique.
Selon Hédi Ghrib, le marché mondial du phosphate devrait rester sous pression, indépendamment des fluctuations géopolitiques. Le pic de la demande est attendu à l’horizon 2040, dans un contexte où les gisements à forte teneur deviennent plus rares, rendant l’extraction progressivement plus coûteuse.
Les tensions internationales récentes, notamment la guerre en Ukraine, ont contribué à accentuer ces déséquilibres, en perturbant les marchés agricoles et en renforçant la demande en engrais phosphatés.
Dans le même temps, certaines zones stratégiques comme le détroit d’Ormuz influencent indirectement les coûts des intrants, en particulier les engrais azotés. Ces dynamiques combinées exercent une pression haussière sur les prix, profitant aux pays producteurs.
Des défis structurels
Dans ce contexte porteur à l’échelle internationale, la Tunisie peine à tirer pleinement parti de ses atouts. Le dispositif industriel structuré autour de la Compagnie des phosphates de Gafsa et du Groupe chimique tunisien, historiquement positionné parmi les acteurs importants du secteur, évolue aujourd’hui dans un environnement plus contraint.
Selon Hédi Ghrib, le secteur fait face depuis plusieurs années à une série de difficultés qui ont affecté ses performances globales. La priorité, souligne-t-il, s’oriente désormais vers la consolidation et la stabilisation de l’appareil productif.
« La réorganisation intervenue en 2019, marquée par une séparation des activités, est également évoquée comme un facteur ayant modifié les équilibres du secteur », a-t-il déclaré.
La Compagnie des phosphates de Gafsa continue d’assurer la production, dans des conditions qui nécessitent des ajustements, tandis que le Groupe chimique tunisien fait face à des contraintes d’approvisionnement qui limitent sa capacité à valoriser pleinement le phosphate en produits à plus forte valeur ajoutée.
Par ailleurs, plusieurs facteurs viennent complexifier la situation, notamment les conditions d’exploitation, les besoins de modernisation des équipements et les évolutions du climat social.
Hédi Ghrib relève également que les ressources humaines ont fortement évolué au fil des années, posant la question de l’adéquation entre effectifs et niveaux de productivité dans un secteur à forte intensité technique.
Recherche, valeur ajoutée : un potentiel à renforcer
Sur le plan géologique, la Tunisie dispose d’un phosphate de type sédimentaire, bien adapté aux procédés de transformation et recherché sur les marchés internationaux.
Toutefois, l’ancien responsable souligne que le développement de segments à plus forte valeur ajoutée, notamment dans la chimie fine, aurait pu être davantage exploré. Une dynamique renforcée en matière de recherche et développement aurait permis, selon lui, d’améliorer les performances industrielles et de diversifier les débouchés.
Aujourd’hui, Hédi Ghrib plaide pour une approche structurée visant à consolider l’ensemble de la filière. Cela passe, selon lui, par un diagnostic approfondi, une amélioration de la gouvernance et la mise en place d’une stratégie industrielle cohérente.
Dans cette perspective, il considère que le phosphate constitue un enjeu stratégique national, appelant à une gestion intégrée de la chaîne de valeur, de l’extraction à la transformation, dans une logique de création de valeur durable au service de l’économie nationale et des générations futures.



