gradient blue
gradient blue
A la une Société

Entretien avec M. Abdelsattar Sahbani, professeur de sociologie « Nous sommes face à tout un réseau de mafieux qui contrôle ce marché »

Avatar photo
  • 6 avril 19:46
  • 6 min de lecture
Entretien avec M. Abdelsattar Sahbani, professeur de sociologie « Nous sommes face à tout un réseau de mafieux qui contrôle ce marché »

La Presse — Ils sont là ! Ils s’approprient les coins des rues, les carrefours, en empruntant un air morose, une allure misérable parfois même répugnante. Les hommes font semblant d’avoir le mental égaré, la santé affaiblie par la malnutrition et l’inconfort. Quant aux femmes, elles recourent souvent à l’attendrissement des passants et des conducteurs, un enfant endormi sur le bras, sous l’effet de la fatigue, de la faim et des sirops à effet somnolant.

Chaque jour, la mendicité  gagne du terrain. Elle l’est en raison du manque de mesures dissuasives et pénalisantes à l’encontre de ces hors-la-loi. Faute de lutte stricte et efficiente contre ce fléau, les mendiants poussent comme des champignons, délestant — non sans malice —  les généreux de leur argent contre un vœu, prononcé souvent d’une manière inintelligible… Pour voir plus clairement le problème et avoir une idée sur les éventuelles solutions qui pourraient y mettre fin, nous avons pris l’avis de M. Abdelsattar Sahbani, professeur de sociologie.

La mendicité prend-elle de l’ampleur dans notre société ?

« Oui. Ce phénomène connaît une nette évolution, laquelle se traduit non seulement par le nombre des quémandeurs, mais aussi par l’émergence de nouvelles formes de mendicité. Ce constat trouve son fondement dans l’omniprésence des mendiants dans l’espace public mais aussi — voire surtout —  les vendredis, durant Ramadan ainsi que pendant les fêtes et les occasions marquées par une effervescence commerciale bien particulière.

Marquant leur présence près des distributeurs bancaires, au-devant des supermarchés, à proximité des commerces alimentaires et autres, des femmes, des hommes et des enfants, des jeunes et des moins jeunes,  sollicitent l’aumône avec insistance. D’autres optent pour des formes de mendicité qui — en apparence  — ressemblent à de petits boulots mais qui, au fond, ne le sont point, notamment le fait de nettoyer les vitres des voitures au feu rouge ou encore de surveiller le véhicule en stationnement contre d’éventuels actes de banditisme… ».

La mendicité repose-t-elle sur la précarité ? Autrement dit : les mendiants sont-ils immanquablement des personnes nécessiteuses ?

« Non ! Le rapport de causalité entre la pauvreté et la mendicité ne tient pas. Certes, il y a des personnes nécessiteuses qui recourent à la mendicité. Mais  tous les mendiants ne vivent pas dans la précarité ! D’ailleurs, la majorité écrasante des personnes dans le besoin optent pour différentes activités ; des métiers qui leur permettent de gagner leur vie dans la dignité. On en voit dans les marchés, des femmes qui vendent les féculents trempés, les feuilles de briks… Certains collectent les déchets en plastique et font partie, ainsi, de tout un circuit de recyclage… ».

Pourquoi la mendicité gagne-t-elle du terrain ? Et en quoi est-elle redoutable ?

« Parce qu’on a la culture de la mendicité. Cette culture  va jusqu’à l’exploitation de personnes vulnérables pour gagner de l’argent facile. Des mendiants n’hésitent pas à utiliser le statut de leur enfant ou de leur proche en situation de handicap pour influer sur les donneurs d’aumône. D’autres intègrent leurs enfants en bas-âge dans le circuit de la mendicité. Or, qu’attendons-nous d’un enfant qui s’éveille à la vie dans ce contexte-là ? Que serait son avenir ?

D’un autre côté, il faut comprendre que la mendicité constitue le moyen le plus aisé d’accès à l’argent facile. Aussi, est-elle redoutable dans la mesure où elle risque, au fil du temps, de devenir un comportement addictif. Or, il est difficile de rompre avec cette activité illicite après avoir goûté à l’argent facile. La dangerosité de la mendicité relève, en outre, de sa structure.

Nous avons largement dépassé la phase de la mendicité des individus.  Actuellement, nous sommes face à l’industrie de la mendicité. Et du moment où l’on parle d’industrie, nous avouons, implicitement, l’existence de toutes les composantes de ladite industrie, notamment un capital, un chiffre d’affaires, un marché et un réseau. Nous avons affaire à tout un réseau de mafieux qui contrôle le marché de la mendicité ; un réseau qui prend ses aises vu que l’Etat fait preuve de passivité ».

La mendicité nuit-elle, d’après vous, à l’image du pays ?

«  Elle répond à l’image qu’on veut donner, faute de lutte contre ce fléau. Elle nuit forcément  à l’image d’un pays dont la société se modernise ; un pays qui dispose d’une politique sociale ainsi que d’institutions et de lois réfutant et pénalisant la mendicité ».

Que faut-il faire pour freiner ce phénomène, cette culture hostile et redoutable ?

«Il faut, à mon sens, commencer par élaborer une étude psycho-sociologique sur le phénomène. Ce travail d’étude et d’analyse nous permettrait de mieux comprendre le mécanisme de la mendicité. Les quémandeurs d’aumône sont des personnes extrêmement rusées. Elles savent comment amadouer leurs proies et s’introduire même dans leur vie.

Il est grand temps, aussi, d’appliquer la loi et de pénaliser et la mendicité et l’exploitation des enfants et des personnes en situation de handicap dans cette pratique malsaine. Voir des enfants et des handicapés quémander est une honte ! Il faudrait aussi changer la mentalité et sensibiliser les personnes charitables et bienveillantes à donner l’aumône à ceux qui la méritent réellement.

Je prends pour exemple les villages S.O.S pour la prise en charge des enfants sans soutien familial. Autant donner de l’argent à ces structures et faire preuve de solidarité sociale que de tomber dans le piège des mendiants. Il serait intéressant, aussi, d’instaurer des fonds de solidarité sociale dans les mosquées et d’y contribuer pour venir en aide aux nécessiteux et aux cas sociaux dans le besoin.

Néanmoins, pour réussir tous ces axes, il faut— indéniablement et évidemment — avoir la volonté politique d’éradiquer ce phénomène, cette culture.

Le rôle des médias dans la sensibilisation sur l’impératif de stopper le fléau est  recommandé. De leur côté, les structures de l’Etat sont vivement appelées à être intransigeantes face à la mafia de la mendicité et ne pas l’admettre sous prétexte qu’elle fait vivre des familles, comme c’est le cas pour la mafia de la contrebande ».

Avatar photo
Auteur

Dorra BEN SALEM

You cannot copy content of this page