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Société

Ouvrières agricoles : des milliers de femmes aux revenus instables et sans transport sécurisé

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  • 6 avril 14:10
  • 4 min de lecture
Ouvrières agricoles : des milliers de femmes aux revenus instables et sans transport sécurisé

Dans les champs tunisiens, les femmes représentent plus d’un tiers de la main-d’œuvre agricole saisonnière. Pourtant, cette présence significative ne traduit pas une réalité équitable, mais révèle au contraire une profonde fragilité économique.

Selon les données de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO, 2019), les femmes constituent environ 34,7 % des travailleurs saisonniers et assurent 23,5 % du travail agricole total.

Malgré ce rôle central, elles travaillent le plus souvent sans contrats formels, avec des salaires faibles et dans des conditions qui ne respectent pas les normes minimales de sécurité.

Mais au-delà des chiffres, c’est la nature même de leur travail qui interpelle : revenus instables, transport anarchique et absence quasi totale de protection sociale placent des milliers de femmes dans une situation de vulnérabilité quotidienne.

Un trajet vers le travail déjà dangereux

Avant même d’arriver aux champs, le danger commence. Le transport des ouvrières agricoles se fait souvent dans des conditions précaires : camions surchargés, absence de mesures de sécurité et accidents fréquents.

Depuis 2015, 88 accidents liés au transport informel ont été recensés, faisant 65 morts et près de 1 000 blessés.

Comme le résume Najet, 32 ans : « Nous montons debout dans des camionnettes… chaque jour, nous avons peur, mais nous n’avons pas le choix. » Le travail agricole féminin commence ainsi sous le signe du risque.

Des salaires insuffisants et instables

Dans les champs, la précarité se poursuit. Les ouvrières agricoles perçoivent des rémunérations faibles et irrégulières, souvent insuffisantes pour couvrir les besoins essentiels.

« Je travaille toute la journée, et à la fin, mon salaire ne suffit même pas pour la nourriture et les médicaments », témoigne Halima, 45 ans.

Cette réalité traduit non seulement la faiblesse des revenus, mais aussi l’absence de toute stabilité économique : un travail journalier qui ne garantit aucun avenir.

Une inégalité salariale persistante

Malgré un travail identique à celui des hommes, les femmes continuent de percevoir des salaires inférieurs, avec des écarts pouvant atteindre 20 à 30 %, selon les rapports de la FAO (2019–2021). Cette inégalité ne repose pas sur une différence de tâches, mais sur une dévalorisation structurelle du travail féminin.

Zina, 70 ans, raconte : « J’ai travaillé toute ma vie dans l’agriculture… je gagne entre 20 et 25 dinars par jour, alors que les hommes touchent jusqu’à 40 dinars pour le même travail. »

Cette disparité se traduit concrètement par une capacité réduite à subvenir aux besoins essentiels, une impossibilité d’épargner et une exposition accrue aux aléas.

Une protection sociale quasi inexistante

À cette précarité s’ajoute l’absence de couverture sociale. Une grande partie des travailleuses agricoles ne bénéficie ni d’assurance maladie ni de retraite, en raison de contraintes administratives, de coûts d’adhésion élevés ou de l’éloignement des services.

Selon ONU Femmes (2022), l’écart salarial constitue l’un des principaux facteurs de la persistance de la vulnérabilité économique des femmes, notamment dans les secteurs informels comme l’agriculture.

Une double charge invisible

Au travail agricole s’ajoute une autre réalité : celle du travail domestique non rémunéré. Les femmes en Tunisie consacrent environ 21,9 % de leur temps à ces tâches, contre seulement 2,7 % pour les hommes. Une double charge qui limite leurs possibilités d’amélioration économique et renforce leur précarité.

Des réformes encore sans effet réel

Face à cette situation, des mesures ont été adoptées : la loi n°51 de 2019 sur le transport des ouvrières agricoles, un décret en 2020 fixant les conditions de sécurité, et un décret présidentiel en octobre 2024 visant leur intégration dans le système de protection sociale.

Cependant, ces dispositifs peinent à produire des effets concrets. Les accidents continuent, la couverture sociale reste limitée, et l’écart entre les textes et la réalité demeure important.

Une question de justice sociale

Au final, la précarité des femmes agricoles en Tunisie n’est pas un phénomène isolé, mais le produit d’un système : emploi informel, faibles salaires, absence de protection et conditions de travail dangereuses.

Chaque jour, ces femmes cultivent la terre, mais ne récoltent que fatigue et incertitude. Entre les statistiques des organisations internationales et les témoignages du terrain, une évidence s’impose : cette précarité n’est pas une fatalité, mais une question de justice sociale encore en suspens.

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Auteur

La Presse

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