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Tribune – Le 9 avril 1938 : Il y a 88 ans, les premiers martyrs tunisiens pour l’indépendance de la Tunisie

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  • 9 avril 12:50
  • 14 min de lecture
Tribune – Le  9 avril 1938 : Il y a 88 ans, les premiers martyrs tunisiens pour l’indépendance de la Tunisie

Par Boubaker BENKRAIEM*

 au pouvoir en France du Front populaire et sa volonté d’engager le dialogue avec les chefs nationalistes permette le retour des exilés. Un vent d’espoir se lève alors en Tunisie lorsque Pierre Vienot débarque le 1er mars 1937 et évoque la possibilité d’accorder aux Tunisiens une certaine forme d’autonomie interne. Le Néo-Destour accorde un préjugé favorable aux nouvelles autorités françaises. Le 21 juin 1937, le gouvernement Blum, qui avait mené une politique d’ouverture envers les colonies, est poussé à la démission en raison de la crise économique qui secoue la France.

Les colons installés en Tunisie, qui avaient tout fait pour saboter les réformes du Front populaire, s’en réjouissent. Dès le retour de Viénot en France, la Résidence générale durcit sa politique de répression dans les régions minières. La chute du Front populaire et le durcissement de la politique de la résidence générale amènent le Néo-Destour à retirer sa confiance au gouvernement français.

Abdelaziz Thaâlbi, fondateur du Destour, rentre au pays le 5 juillet 1937 après un exil volontaire et reçoit un accueil chaleureux. 

Du 30  octobre au 2 novembre 1937, le Néo-Destour tient son congrès pour décider de la position à adopter envers les autorités françaises. Pour répondre aux réticences de beaucoup de Tunisiens face à cette surenchère, Bourguiba utilise le talent de sa plume pour mobiliser les énergies hésitantes. Le 25 décembre, dans un article de L’Action tunisienne, il s’en prend pour la première fois à Armand Guillon, le Résident général de France en Tunisie, qui avait été épargné jusque-là et ajoute :

«Tout se passe comme si le gouvernement cherchait maintenant la bagarre ; il la trouvera. Et il n’est pas dit que la prépondérance en sortira victorieuse… Le pays est donc décidé à la lutte. Il est prêt aussi à tous les sacrifices que cette lutte comporte».

Les premiers affrontements ont lieu à Bizerte le 8 janvier 1938. Ce jour-là, une manifestation néo-destourienne veut se rendre au contrôle civil de la ville pour protester contre l’expulsion vers l’Algérie du secrétaire général de la cellule, Hassan Nouri. Débordés, les policiers tirent, tuant sept militants et en blessant une dizaine.

Habib Bourguiba entame alors, dès la fin du mois de janvier et jusqu’en mars, une tournée des cellules en Tunisie afin de mobiliser ses troupes en perspective d’une répression annoncée comme imminente.

Des tournées de propagande du Néo-Destour sont effectuées : le 28 mars par un rassemblement à Medjez El-Bab, à Goubellat le 29 mars, à Souk El Arba (Jendouba) et au Sers le 30, à Sbiba et Haidra le 1er avril, à Kalâa Djerda le 2 avril et à Thala le 3 avril. 

Le 18 mars 1938, Ali Belhouane, que l’on surnommera le «leader de la jeunesse», donne une conférence intitulée «Part de la jeunesse dans la lutte» dans le local du Néo-Destour situé à la rue du Tribunal. 

La conférence est un grand succès puisque près de 700 personnes y assistent, principalement des élèves des établissements secondaires de Tunis et des étudiants de la mosquée Zitouna. Salah Ben Youssef, Tahar Sfar et Slimane Ben Slimane  sont également présents.

Devant la virulence des discours proférés, le gouvernement réagit à partir du 3 avril. Slimane Ben Slimane et Youssef Rouissi sont arrêtés à Souk El Arba à la veille du rassemblement qu’ils devaient tenir à Oued Meliz. 

Pour dénoncer ces arrestations, un rassemblement populaire est organisé dans les locaux du Néo-Destour à Tunis le 5 avril. Un appel à manifester et à fermer toutes les boutiques est lancé pour le 8 avril par Salah Ben Youssef. Il prévient également l’assistance qu’il est convoqué le lendemain au tribunal avec Hédi Nouira et Mahmoud Bourguiba en vue de leur arrestation.

Les trois hommes sont en effet placés sous mandat de dépôt à la suite des propos tenus lors de la réunion de Medjez El-Bab. 

Le 26 mars, face au mouvement de protestation des élèves internes qui refusent de regagner l’internat, les dirigeants du collège Sadiki décident de fermer l’établissement jusqu’à nouvel ordre. 

À 14h30, une grande manifestation conduite par Mongi Slim et Ali Belhouane s’ébranle du quartier de Halfaouine et se dirige vers le siège de la Résidence générale. Une autre manifestation, dirigée par El Materi, part de Bab Menara et Bab Jedid et fait sa jonction avec la première à Bab El Bhar, non loin de la Résidence générale.

Devant une foule de 8.000 personnes, El Materi prend la parole en déclarant aux manifestants qu’«en protestant par cette grandiose manifestation, nous faisons non seulement un acte légitime, mais nous accomplissons un devoir sacré» avant d’inviter la foule à rentrer chez elle. Le discours de Belhouane est beaucoup plus virulent : «Nous sommes venus aujourd’hui démontrer notre force […] celle de la jeunesse qui ébranlera le colonialisme […] Le parlement tunisien ne sera créé que par le martyr des militants et les sacrifices de la jeunesse… Maintenant, c’est la lutte sans fin […] Que la police et l’armée se servent de leurs armes si elles veulent et on verra de quoi le peuple sera capable».

À 11 heures, El Materi est convoqué à la Résidence générale où Armond Guillon l’informe qu’il a décidé de s’opposer par tous les moyens à la manifestation du 10 avril en imposant l’état de siège si cela était nécessaire. El Materi se rend alors chez Bourguiba, toujours malade et alité dans son domicile à la place aux Moutons pour le supplier d’annuler la manifestation. Cependant, celui-ci s’emporte et lui crie: «Il faut bien que le sang coule ! Oui, il faut que le sang coule !».   

À 11 heures 15, Belhouane est avisé par un mandat de comparution qu’il est convoqué à 15 heures  pour être entendu par un juge d’instruction au sujet des propos tenus la veille. La nouvelle se répand rapidement et, lorsqu’il arrive au palais de justice, une foule de plusieurs centaines de personnes occupe les trottoirs du palais et les rues adjacentes. Dans le même temps, des attroupements se forment sur les places Bab Menara, Bab El Allouj et Bab Souika. 

Pour permettre à la voiture cellulaire de se frayer un chemin jusqu’au palais, les agents chargent la foule à coups de matraques pendant que les manifestants répondent par des jets de pierres. Des coups de feu éclatent tirés par des policiers qui parviennent à dégager l’avenue Bab Bnet. Mais d’autres manifestants, perchés sur les pentes du cimetière situé derrière le palais de justice, lancent des pierres sur les voitures conduites par des Européens avant d’être délogés par les forces de l’ordre qui n’hésitent pas à recourir à leurs armes.

Des bagarres éclatent aussi à Bab El Allouj où les manifestants lapident les voitures qui passent et accueillent les forces de police par des jets de pierres. La place est à peine dégagée que l’émeute reprend à Mellassine. L’armée utilise alors des automitrailleuses pour venir à bout des émeutiers dans ces deux quartiers.

Mais les bagarres reprennent de plus belle à Bab Souika où des tramways sont attaqués et renversés. Un peloton d’agents de police à cheval renforcé par une section de zouaves intervient en faisant usage de ses armes.

À 16 heures, la place de La Kasbah est envahie par une foule hurlante armée de gourdins, de matraques, de planches et de moellons. Les voitures qui passent sur le boulevard Bab Bnet sont lapidées, des pierres brisent les carreaux de la Direction des finances. Deux sections de zouaves interviennent pour dégager les manifestants qui occupent la place et le boulevard Bab Menara. Ils font usage de leurs armes pendant que les émeutiers se défendent à l’arme blanche. Un gendarme français s’écroule, mortellement blessé par un coup de poignard. Il faut plusieurs charges et l’intervention des automitrailleuses pour que le calme revienne enfin vers 19 heures après quatre heures d’émeute.

Le bilan est lourd : on relève 22 morts et près de 150 blessés, la majorité d’entre eux ayant entre 21 et 28 ans. Il y a même trois enfants de dix, douze et quinze ans, corroborant les rapports de police qui parlent de nombreux enfants parmi les émeutiers. 

L’état de siège est proclamé à 19 heures dans le contrôle civil de Tunis et à Sousse. Il est par la suite étendu à celui de Grombalia.

Le lendemain, Bourguiba et douze de ses camarades, dirigeants du parti, sont arrêtés. Tahar  Sfar et Bahri Guiga, bien qu’appartenant à la tendance modérée, sont eux aussi arrêtés les 22 et 24 avril. Le Néo-Destour est dissous le 12 avril, ses locaux fermés, ses documents confisqués et la presse nationaliste suspendue. De nombreux militants sont arrêtés.

Lorsque l’état de siège est levé en août 1938, ils sont 906 Tunisiens à être toujours détenus.

Les événements du 9 avril 1938, liés aux revendications de réformes politiques, et notamment à l’institution d’un parlement, aboutirent à une sanglante fusillade qui marquera le mouvement national tunisien et renforcera la volonté inébranlable des Tunisiens à continuer la lutte quel qu’en soit le prix.

Celle-ci n’entame en rien la détermination de Bourguiba et des autres membres du parti à mobiliser les masses populaires face à l’escalade de la répression. Les étudiants de l’Université Zitouna sont incités à faire grève, ce qui provoque le renvoi de 108 d’entre eux pour activités au sein du Néo-Destour, formation de comités estudiantins liés au Néo-Destour et associations illégales.

L’affaire Ali Belhouane

Le 10 mars, Ali Belhouane, surnommé le «leader de la jeunesse», donne une conférence sur le «rôle de la jeunesse dans la bataille de libération nationale» à laquelle 700 élèves de différents établissements scolaires assistent. Le Conseil national du Néo-Destour, réuni les 13 et 14 mars, adopte une motion appelant à la poursuite des manifestations, au non-paiement des impôts et au boycott du service militaire. Belhouane est congédié du Collège Sadiki où il enseigne.

Les autorités du protectorat anticipent alors en procédant à l’arrestation de Youssef Rouissi, Hédi Nouira, Salah Ben Youssef et Slimane Ben Slimane, accusés d’incitation à la haine raciale et d’atteinte aux intérêts de la France en Tunisie. En représailles, le Néo-Destour organise, le 7 avril, une manifestation principalement formée d’étudiants et drainant 2.500 personnes devant le palais beylical d’Hammam Lif. Mongi Slim, membre du Conseil national du Néo-Destour, parvient à rencontrer le bey et sollicite son intervention en vue d’obtenir la libération des responsables emprisonnés. Ne voyant rien venir, le Néo-Destour décide d’appeler à une grève générale le 8 avril.

Une autre manifestation, dirigée par El Materi, part de Bab Menara et Bab Jedid et fait sa jonction avec la première à Bab El Bhar. Devant une foule de 10.000 personnes, Belhouane harangue les manifestants : «Nous sommes venus aujourd’hui démontrer notre force […] celle de la jeunesse qui ébranlera le colonialisme […] Le parlement tunisien ne sera créé que par le martyre des militants et les sacrifices de la jeunesse…»

Emeutes du 9 avril

Le 9 avril, à 11 heures, les étudiants de l’Université Zitouna se rassemblent de nouveau à La Kasbah de Tunis, où une délégation va à la rencontre du grand vizir alors que le reste des manifestants se rassemble devant Dar El Bey. À l’issue de la rencontre, Ali Dargouth se lance dans un discours incitant les manifestants à passer à l’action.

Ces derniers se dirigent vers la maison de Bourguiba pour y recevoir des instructions. Entretemps, Belhouane est convoqué par le juge d’instruction en début d’après-midi : il doit arriver à 14 heures au tribunal pour être interrogé à propos du discours prononcé la veille. Une foule immense se rassemble alors devant le Palais de justice où les forces de l’ordre accourent.

Les forces de l’ordre commencent d’abord par disperser la foule à coups de bâton pour frayer un passage à la voiture cellulaire qui doit emmener Belhouane. Les manifestants se retirent dans un premier temps vers la médina d’où ils reviennent plus nombreux. Les femmes sur les terrasses poussent des youyous qui sonnent comme un appel au martyre et jettent aux manifestants tous les instruments qui peuvent servir d’armes. La foule s’amasse en deux points de la médina, les places de Bab Souika et de Bab Menara, alors que les forces de l’ordre tentent de protéger le Palais de justice à La Kasbah et la prison civile de Tunis.

Les heurts sanglants se soldent par 22 morts et près de 150 blessés. Le résident général se rend auprès du bey et promulgue une loi instaurant l’état de siège à Tunis, Sousse et dans le cap Bon.

Le lendemain, Bourguiba et Slim sont arrêtés et traduits, avec le reste des dirigeants du Néo-Destour, devant le Tribunal militaire pour complot contre la sûreté de l’État.

Un film a été tiré de ces événements. Il s’agit de «Bousculades 9 avril 1938» de Mohamed Maghraoui.

Commémorations

Depuis l’indépendance du pays, le 9 avril fait partie des jours fériés. Des cérémonies sont organisées chaque année à la mémoire des martyrs, notamment au monument des martyrs de Séjoumi.

En 2019,  Ala Khatrek Tounsi (AKT) marque le coup avec un concert avenue Habib- Bourguiba (Tunis).

AKT, créée en 2016 par des jeunes Tunisiens, est une initiative citoyenne dont la mission est de donner une voix à la jeunesse afin qu’elle puisse consolider son identité.  Misant sur la bonté et l’empathie des Tunisiennes et des Tunisiens pour leurs semblables, les actions réalisées depuis le début du mouvement illustrent la tolérance et la diversité des Tunisiens, mettant ainsi en avant nos valeurs tunisiennes et notre diversité.

La célébration du 9 avril s’inscrit dans la volonté de consolider les dates nationales tunisiennes. Le but recherché par les membres de l’AKT est de fédérer tous les Tunisiens, particulièrement les jeunes, autour de cette date, en lui redonnant un sens fort. Rendre hommage à tous les martyrs de Tunisie, à tous ceux qui ont sacrifié leur vie pour voir naître la Tunisie d’aujourd’hui, pour que nous puissions bénéficier de tous nos acquis, permettra une prise de conscience afin que le 9 avril ne soit plus considéré comme un simple jour férié. Tout en espérant que d’autres initiatives emboîteront le pas de ce mouvement en célébrant d’autres dates nationales à l’instar du 25 juillet, du 20 mars, etc.

Ce devoir de mémoire sera célébré à travers une fête en plein cœur de Tunis, à l’avenue Habib-Bourguiba, à partir de 15h30. Djappa Man, Armasta, Yasser Jeradi, Khawla Tawess et le slameur Walid Slama seront sur scène et interpréteront leurs dernières créations. Zeineb Melki, Najet Ounis, Amir Salem Monsieur, Amine Limem seront les ambassadeurs de cet événement dont le maître de cérémonie sera Midox.

*Ancien  P.D.G.                                           

*Ancien gouverneur

N.B. : L’opinion émise dans cette tribune n’engage que son auteur. Elle est l’expression d’un point de vue personnel.

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Auteur

La Presse

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