Tribune – Tunis-Carthage : quel aéroport pour la Tunisie dans 50 ans ?

Un aéroport n’est pas seulement une piste, un terminal et une tour de contrôle. Dans l’économie contemporaine, il constitue un moteur de souveraineté économique, un instrument d’attractivité internationale et un pilier de résilience urbaine. Les choix faits aujourd’hui détermineront non seulement le flux de passagers et de fret, mais aussi la capacité de la Tunisie à s’inscrire comme plateforme euro-africaine stratégique.
L’ère des grands hubs aéroportuaires
À travers le monde, les États ont compris que la puissance de leurs hubs aériens est un facteur clé de compétitivité économique et de rayonnement international. Quelques exemples illustrent cette transformation :
Istanbul Airport est conçu pour atteindre plus de 90 millions de passagers par an, avec un potentiel à terme dépassant les 150 millions.
Hamad International Airport à Doha s’inscrit dans une stratégie nationale visant à faire du Qatar un hub global entre l’Asie, l’Europe et l’Afrique.
King Khalid International Airport à Riyadh est au cœur d’un projet d’expansion massif dans le cadre de la Vision 2030.
En Afrique du Nord, l’Aéroport Mohammed V de Casablanca s’est imposé comme un hub continental reliant l’Afrique aux marchés européens et américains.
Le mouvement s’accélère également ailleurs en Afrique. L’Éthiopie a lancé la construction d’un nouvel aéroport international à Bishoftu, destiné à compléter et dépasser à terme la capacité de l’Aéroport de Bole. Porté par Ethiopian Airlines et l’État éthiopien, ce projet vise à créer l’un des plus grands hubs aériens du continent africain, avec une capacité projetée de plusieurs dizaines de millions de passagers par an.
Dans tous ces cas, la logique n’a pas été de réparer une infrastructure vieillissante, mais de concevoir un projet structurant pour plusieurs décennies, capable d’impulser le développement économique, industriel et logistique.
Les contraintes structurelles de Tunis-Carthage
La situation de Tunis-Carthage est particulière et pose des défis majeurs. Construit à une époque où la capitale était beaucoup moins dense, l’aéroport se retrouve aujourd’hui enclavé au cœur de l’agglomération, entouré de zones urbaines fortement développées. Cette localisation limite sérieusement toute expansion et génère plusieurs problèmes à l’instar de : la saturation des accès routiers et pression sur les infrastructures urbaines adjacentes, des contraintes environnementales et acoustiques pesant sur la qualité de vie des riverains, des servitudes aériennes qui restreignent l’urbanisation et le développement immobilier et l’impossibilité d’une extension significative à long terme sans impact urbain majeur.
Ainsi, maintenir un aéroport international majeur au centre de Tunis pose des limites structurelles pour la métropole et questionne la capacité de la ville à se développer harmonieusement autour de ses grands équipements.
L’opportunité d’un projet structurant : l’Airport City
Les grands hubs aéroportuaires modernes dépassent désormais le simple concept de terminal : ils s’inscrivent dans une Airport City, un écosystème économique complet intégrant : zones logistiques internationales et plateformes multimodales, centres de congrès et quartiers d’affaires, parcs technologiques et industriels et services commerciaux, touristiques et de loisirs.
Une telle approche pourrait transformer l’aéroport de Tunis en véritable moteur économique national, en attirant investisseurs, entreprises et talents. Une vision ambitieuse pourrait aller plus loin : associer cette Airport City à une gigafactory industrielle, spécialisée dans les technologies énergétiques, les batteries, les composants électroniques ou les industries liées à la transition énergétique. Une plateforme ainsi positionnée aux portes de l’Europe et de l’Afrique pourrait devenir un point stratégique pour les chaînes de valeur internationales, renforçant la compétitivité de la Tunisie sur les marchés globaux.
La Tunisie comme plateforme euro-africaine
La position géographique de la Tunisie est un atout exceptionnel. À moins de deux heures de vol de nombreuses capitales européennes et à proximité immédiate des marchés africains émergents, le pays a un potentiel unique pour devenir une plateforme de connexion euro-africaine. Dans un contexte de recomposition des chaînes d’approvisionnement mondiales, la proximité industrielle avec l’Europe devient un atout concurrentiel majeur.
Pour exploiter pleinement cette position, l’infrastructure aéroportuaire doit pouvoir absorber : des flux massifs de passagers internationaux, le fret aérien et logistique à haute valeur ajoutée, les investissements industriels et la mobilité des compétences, des partenariats internationaux et souveraineté nationale
La réalisation d’un tel projet nécessite des investissements considérables. Les partenariats public-privé et stratégiques internationaux peuvent apporter capital, expertise technique et réseaux commerciaux mondiaux. Bien conçus, ces partenariats peuvent devenir des accélérateurs de développement national, tout en préservant la souveraineté tunisienne sur les grandes orientations du projet. L’objectif n’est pas la dépendance, mais la complémentarité : attirer des compétences et des capitaux tout en gardant le contrôle stratégique de l’infrastructure.
Une décision pour cinquante ans
Au fond, la question posée aujourd’hui est simple : souhaitons-nous étendre une infrastructure arrivée à saturation structurelle, ou avons-nous l’audace de concevoir le projet structurant dont la Tunisie aura besoin dans cinquante ans ?
L’histoire montre que les nations qui réussissent transforment les contraintes présentes en opportunités stratégiques. La Tunisie dispose d’atouts considérables : position géographique, capital humain, tradition d’ouverture méditerranéenne. La véritable question est de savoir si le pays saura transformer ces atouts en un projet d’avenir, capable de sécuriser sa place dans le commerce mondial et de renforcer son attractivité économique et industrielle.
La pire décision n’est pas toujours la mauvaise décision. La pire décision est souvent celle qui n’a jamais été prise.



