gradient blue
gradient blue
A la une Culture

« Sursis », court-métrage de Walid Tayaa : L’esthétique du silence face à l’indicible

Avatar photo
  • 10 avril 20:00
  • 4 min de lecture
« Sursis », court-métrage de Walid Tayaa : L’esthétique du silence face à l’indicible

Un film qui s’écrit dans les interstices, entre mémoire fragmentée, silences habités et violence hors-champ. « Sursis » ne raconte pas frontalement, il laisse surgir.

La Presse — Le film Sursis de Walid Tayaa s’ouvre avec une question qui tient tout le récit, si récit existe. Un récit qui se base sur une mise en scène avec des espaces différents. Des sortes de hangars, tunnels, couloirs… Les personnages sont assis sur une chaise, immobiles, figés comme dans un interrogatoire. Ils sont filmés en clair-obscur, avec une ligne de fuite qui va vers l’obscurité. Silence et variété de plans qui se succèdent, mettant une tension à l’image.

Personnages face à l’anonymat, un témoignage où l’on entend seuls la voix. Le visage empreinte des personnages filmés : ou sont-ils plutôt les auditeurs d’un témoignage sordide.

« Ce film est complètement bricolé ». Dit Walid Tayaa. « Bricolé dans le sens où il s’agit de rushes datant de 2013, 2019, 2022, 2024 et 2025 ».

Une matière étalée dans le temps, comme une mémoire qui refuse de se fixer. Le réalisateur le dit lui-même : il est « un peu comme une fourmi », avec une idée qui mijote, persistante comment un personnage, face à la caméra, peut ne pas parler et parvenir malgré tout à transmettre des émotions.

Le dispositif de filmage que le réalisateur a utilisé pour contourner l’embarras du témoignage à visage découvert, ou autres techniques de camouflage (contre-jour, flou), est des plus intelligents. Donner un écrin esthétique et expressif à sa narration. Donner atmosphère au récit et donner corps aux histoires et aux personnages.

Le film regorge de détails précieux. La valeur du silence. La bande-son. Le casting des visages qui, même face caméra, jamais ne la regardent: par désarroi, par honte ou par stupéfaction face à l’horreur…

Les décors se compriment, les plans de plus en plus rapprochés. Comme un étau qui se resserre.

Les histoires, quatre, prennent racine dans des décors métaphoriques : une forêt, des pierres, une plage, une route. Des espaces ordinaires. Des fragments du quotidien. Comme ces débuts anodins : aller se baigner avec sa copine, fêter la fin des examens, féliciter des voisins pour une naissance. Puis, en trente, quarante, cinquante secondes, tout bascule. La vie ordinaire glisse vers le dramatique, l’insupportable, l’atroce.

Les plans accompagnent les récits sans les paraphraser. Ils s’arrêtent sur des textures, des lumières, forêts, rochers, ombres…

Tel un film de la vie qu’on voit défiler sur son lit de mort. Des images gravées qu’on retient pour ne pas retenir l’horreur. Une lumière qui nous éblouit le jour d’une arrestation. Un son qui habite notre tête et qui cache le visage du tortionnaire. Une chanson qu’on fredonne pour s’isoler des cris des torturés…

« Sursis » raconte en filigrane la question des bavures policières, inscrit dans une temporalité qui commence en 2011. Mais il refuse la frontalité. Il refuse de faire de ces histoires malheureuses un produit de consommation. Il se tient à distance du témoignage brut, du discours direct, là où la frontière devient dangereusement fine.

Avatar photo
Auteur

Asma DRISSI

You cannot copy content of this page