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Culture

Vient de paraître – « Lorand Gaspar vient de mourir » de Moëz Majed : Quand la poésie se fait récit

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  • 10 avril 18:45
  • 9 min de lecture
Vient de paraître – « Lorand Gaspar vient de mourir » de Moëz Majed : Quand la poésie se fait récit

Le poète et traducteur Moëz Majed vient de publier son premier roman «Lorand Gaspar vient de mourir», paru récemment chez Hkeyet Editions. Un récit à la frontière des genres et des styles, où documentation, souvenirs et introspection se mêlent.

La Presse — Lorand Gaspar (1925-2019), a qui cet ouvrage est dédié, est un médecin, poète et photographe hongrois. Après avoir été sur le front de guerre puis en exil, le destin le guide vers la France et la Palestine, avant d’atterrir à Tunis où il a exercé pendant 25 ans, plus précisément à l’hôpital universitaire Charles-Nicolle.

Une séance de présentation modérée par Emna Louzyr s’est tenue le 4 avril à la librairie Arthéphage, en présence de nombreux écrivains, journalistes et académiciens. Il est d’abord revenu sur son lien fusionnel et inconditionnel avec la poésie. « Je ne crois pas me souvenir d’un moment de ma vie où la poésie était absente », a confié l’auteur. Il n’a en fait traduit que des textes poétiques ou des essais qui parlent de poésie, ce qui en fait pour lui « la colonne vertébrale de tout son projet littéraire ».

Moëz Majed a évoqué la genèse de ce livre qui, selon lui, est « né d’une frustration ». Ce hasard, une coïncidence qui l’a secoué et interpellé, est déployé dans les premières pages.

C’était il y a quelques années, quand il produisait et animait l’émission « Tout un poème » sur RTCI. Le jour même où il était en train de préparer un texte sur Lorand Gaspar, il a appris la nouvelle de sa mort. Le récit est aussi marqué par une rencontre qui constitue « la première pierre du texte ». Moëz Majed a entraperçu Gaspar une fois, à peine, quand il avait 20 ans. Pourtant, il s’adresse à lui en le tutoyant dans le livre.

«Jedistuàtousceuxque j’aime, comme l’a écrit Jacques Prévert », nous a-t- il expliqué.

Un « roman » hybride

Le texte de Moëz Majed est à la frontière de la biographie, de l’autobiographie et de la fiction. Certains y ont même vu un « essai romancé ». Le récit est en effet écrit à la première personne du singulier. Il oscille entre une narration de la vie de Lorand Gaspar et les souvenirs propres de l’auteur. Ce n’est pas un roman avec une structure classique d’intrigue et de dénouement, mais plutôt 17 textes courts, agencés avec un fil conducteur à saisir. Bien que le titre porte le nom du poète hongrois, il n’est pas la figure centrale du livre. On y rencontre d’autres personnages véridiques dont Jaafar Majed, le père de l’auteur, Ali Louati, Samih Kacem…

Le texte est imprégné de poésie. « Je ne sais pas écrire autrement », a souligné l’auteur. Or, ce n’était pas un projet de roman dès le départ, mais plutôt le scénario d’un film documentaire sur Gaspar, qui n’a pas abouti pour des raisons de production. « J’avais un projet d’essai sur l’esthétique poétique et on m’a dit que les idées passent mieux pour le lecteur par la narration du vécu. J’ai donc fusionné les deux projets et le texte a pris corps », nous a expliqué Moëz Majed. Cet ouvrage lui a valu trois ans de recherches, dont une rencontre à Paris avec Patricia Gaspard, la fille de Lorand Gaspar. La couverture comprend une photo inédite prise par son fils Stéphane.

Tout ce contexte avec les intentions de l’auteur et sa biographie sont alors ici d’une grande importance pour que le lecteur puisse comprendre ce va-et-vient entre l’Histoire et l’intime sur lequel le « roman » est construit. Un autre point important à souligner, c’est que si Moëz Majed a changé de style et de genre littéraire, ce n’est pas qu’il abandonne sa vocation de poète, encore moins pour se soumettre aux exigences du marché littéraire, comme les recueils de poésie rencontrent moins de succès commercial que les romans.

« Lorand Gaspar vient de mourir » est, selon Moëz Majed, un texte hybride, intergénérique, où la poésie est présente en « maîtresse jalouse », comme il l’a écrit. Par ce format, il renonce à la continuité stricte de notions, contrairement à un roman qui impose une certaine cohérence.« Je ne crois pas aux frontières entre les genres, ni même entre les arts », a déclaré Moëz Majed. « Je fais de la poésie visuelle, comme une caméra filmerait une séquence dans un film ». Pour conclure, s’il est tout de même passé de la verticalité de la poésie à l’horizontalité de la prose, son livre devrait se lire comme un roman dont on sort avec des vérités, des idées et des émotions, mais aussi avec beaucoup de réflexions sur la poésie et la traduction.

Un devoir de mémoire

Le titre de cet ouvrage annonce immédiatement la mort de Lorand Gaspar avec une formule directe, presque journalistique, qui interpelle le lecteur.

Pourquoi cette entrée tragique directe ? Pour Moëz Majed, ce titre reflète le ton, car il y a une grande part de tragique dans ce livre. Deux suicides ont marqué la vie de Lorand Gaspar, son père et son fils. Il a été atteint de la maladie d’Alzheimer à l’automne de sa vie. « C’est un livre sur le vide, le silence, les ombres laissées par les disparitions personnelles et les deuils qu’on choisit des fois de ne pas faire », a expliqué l’auteur. Le titre introduit aussi la notion du « devoir de mémoire de ceux qui se souviennent des disparus et les maintiennent en vie ». Pour Moëz Majed, dans un livre d’histoire, il n’y a pas d’« infra événementiel ».

Les historiens ne saisissent pas le quotidien, les émotions… En contrepartie, l’écrivain sauve les choses qui se passent derrière le rideau, ces détails qui n’ont pas de place dans les annales, mais qui sont essentiels pour comprendre des personnalités, des psy- chologies et des événements que l’Histoire ne capte pas.

Qui était Lorand Gaspar ? Que ressentait-il? Que pouvait-il vraiment penser ? Le livre retrace aussi une époque, celle des années 80 et 90. Dans chaque élément du vécu évoqué, il y a une idée conceptuelle. Les anec- dotes et les contraintes sont à rimer avec des idées sous-jacentes. « C’est un livre sur le refus d’oublier les faits et les gestes de ceux qui sont partis », a indiqué Moëz Majed par rapport à ce qu’il considère comme l’une des fonctions primordiales de la littérature. Un autre volet important, c’est que ce récit n’est pas loin de l’actualité, à travers la récupération du patrimoine littéraire, plus précisément dans ce sens de la parenthèse tunisienne dont Gaspard parle peu. Il est l’un des intellectuels que notre pays a reçus, tout comme Michel Foucault, et c’est en Tunisie qu’ils ont été révélés au grand public.

Il est à noter que Moncef Ghachema écrit un texte en hommage au poète hongrois, intitulé « Matin près de Lorand Gaspar ». Pourtant, le parcours de Gaspar et son lien avec notre pays demeurent peu connus et peu explorés.

Une écriture de l’intime

La problématique de la mémoire intime et collective mêlées était déjà présente dans les autres écrits de Moëz Majed. Lui, qui soutient l’idée que « chaque être humain mérite d’avoir son musée », reconnaît avoir injecté des parts de lui-même dans un récit qui ne lui était pas destiné, d’où une narration double et un double niveau de lecture. Gaspar est-il finalement un subterfuge pour parler de soi, de la figure paternelle réelle ou sublimée ? « Je me suis rendu compte en écrivant que c’est tout naturel de parler de moi, des gens que j’ai connus et qui n’ont pas de rapport direct avec Gaspar », a répondu l’auteur. « J’ai évacué des choses qui me tenaient à cœur ».

Moëz Majed a étayé dans ce livre sa relation controversée avec son père, ses doutes, ses débuts en tant que poète confirmé, ses inspirations et ses choix de carrière, jusqu’au Festival International de Poésie de Sidi Bou Saïd dont il est le fondateur et le directeur. Il ne s’agit en aucun cas de faire une analogie entre sa vie et celle de Lorand Gaspar. D’ailleurs, même leurs poèmes ne se ressemblent pas. L’univers de Gaspar, en vers ou en photographie, est plus marqué par le minéral, alors que Moëz Majed privilégie le vivant, la charge émotionnelle des faits plus que les faits eux-mêmes. Ce qui les rassemblerait, c’est une formation académique scientifique qui marque leur manière de « rêver le monde ».

D’un récit à l’autre, nous découvrons alors les deux poètes en alternance, et c’est ce jeu sur l’altérité qui fait l’originalité du livre.

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Auteur

Amal BOU OUNI

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