Crise mondiale : L’urgence de repenser les politiques économiques tunisiennes
Flambée des prix, perturbations du commerce, inflation mondiale… La guerre au Moyen-Orient transforme les fragilités économiques en véritables menaces pour la Tunisie.
Les experts alertent : sans stratégies de résilience et réforme structurelle, le pays pourrait subir un choc économique majeur.
La Presse — Il est aujourd’hui largement admis que tous les pays du monde, quel que soit leur niveau de développement économique, y compris ceux qui ne sont pas directement impliqués dans le conflit au Moyen-Orient, subiront des ondes de choc à des degrés variables.
L’intensité de ces impacts dépendra de leur intégration aux marchés mondiaux, de leur vulnérabilité aux prix des matières premières, de leur dépendance aux importations d’énergie et de l’importance de leur secteur touristique, ce qui les rend particulièrement exposés.
Selon Ridha Gouia, professeur des sciences économiques, ces perturbations soulignent la fragilité des économies face aux crises géopolitiques, et la portée de leurs effets pourrait être plus étendue qu’on ne le pense.
Pour répondre à la question des conséquences économiques immédiates d’une telle guerre sur l’économie mondiale, il faut examiner les mécanismes précis de transmission des chocs.
Une flambée énergétique aux effets systémiques
L’augmentation des prix de l’énergie pourrait dépasser celle observée lors de la guerre en Ukraine ou des guerres du Golfe. La guerre, qui a débuté le 28 février, a entraîné une flambée des prix du pétrole et du gaz, proches de 90 % à ce jour, suscitant de sérieuses inquiétudes sur l’inflation mondiale.
L’Agence internationale de l’énergie (AIE) a même qualifié cette situation de « plus grande perturbation de l’histoire du marché pétrolier mondial ». Le contrôle et le blocage par l’Iran du trafic via le détroit d’Ormuz, avec une chute du trafic de 95 %, perturbent un quart de l’approvisionnement mondial quotidien en pétrole (soit 20 millions de barils), ainsi que la circulation d’autres matières premières, comme l’hélium, le gaz naturel liquéfié et les engrais (30 % du commerce mondial).
Peu d’endroits concentrent autant d’enjeux que ce mince corridor maritime, essentiel à l’industrie et à l’alimentation des populations mondiales, accentuant les pressions inflationnistes à l’échelle planétaire.
Comme l’explique Gouia, ces déséquilibres créent un effet domino sur l’ensemble des marchés et révèlent la vulnérabilité des économies fortement dépendantes des importations d’énergie et de matières premières.
Conséquences sur le pouvoir d’achat et le tourisme
La persistance de cette guerre, combinée à l’inflation généralisée, impactera le niveau de vie des populations et réduira le pouvoir d’achat, limitant la demande de voyages et de vacances à l’étranger. Le secteur touristique mondial, et particulièrement en Tunisie, pourrait en subir un coup dur. Ainsi, l’ensemble des secteurs économiques des pays, quel que soit leur développement, sera confronté à un « double choc » : flambée des prix et perturbations des chaînes d’approvisionnement.
La Tunisie, confrontée depuis des années à des difficultés économiques structurelles et à une croissance faible, reste fortement dépendante des importations de matières premières pour ses industries et de produits de consommation pour ses ménages. L’augmentation des coûts de transport maritime et des produits alimentaires importés entraînera une « inflation rampante », c’est-à-dire une hausse progressive et durable des prix.
Elle a déjà atteint 4,8 % en janvier et 5 % en février 2026. La dépendance aux hydrocarbures, aux engrais et aux matières premières rend l’économie tunisienne vulnérable aux chocs géopolitiques et à la volatilité des prix mondiaux.
Comme prévu par les organisations internationales (BM, FMI…), la croissance économique tunisienne sera freinée par les perturbations du commerce international, la hausse des coûts de production et le recul de la croissance chez ses principaux partenaires commerciaux. Cette situation mettra également sous pression les réserves de change, essentielles pour garantir l’approvisionnement en énergie et biens essentiels.
Un déséquilibre des finances publiques
La hausse attendue des prix du pétrole et des matières premières menace le budget tunisien pour 2026, dont le déficit pourrait s’aggraver, alors que la loi de finances a été établie sur la base d’un prix du baril à 63,3 dollars.
Le degré d’impact dépend des structures économiques du pays, notamment son commerce extérieur et ses flux touristiques et de transferts. La Tunisie est autosuffisante sur certains produits agricoles, mais fortement dépendante des importations : hydrocarbures (57 %), céréales (80 et 85 %), viande et poisson (25 %), sucre (95 %), engrais et phosphate (50 %).
Ridha Gouia souligne que ces dépendances structurales exposent l’ensemble de l’économie et nécessitent une mobilisation complète des forces productives et une refonte des politiques économiques et sociales pour atteindre l’objectif gouvernemental de croissance de 3,3 % en 2026.
Les marges de manœuvre budgétaires et économiques sont limitées, compte tenu de l’incertitude sur la durée et l’intensité du conflit. La crise agit comme un révélateur des fragilités de l’économie tunisienne et de sa dépendance structurelle.
Il est donc impératif de : réduire la dépendance énergétique en diversifiant les sources d’approvisionnement, en maîtrisant la consommation et en accélérant la transition vers les énergies renouvelables via des investissements internationaux.
Renforcer la production de phosphate et dérivés pour maintenir la position de la Tunisie sur le marché mondial. Accroître la sécurité alimentaire en soutenant le secteur agricole financièrement et administrativement, afin qu’il serve d’amortisseur aux chocs externes et réduise le déficit commercial. Dans un contexte de bouleversements mondiaux, guerre en Ukraine, mutations technologiques rapides, polarisation politique et conflit au Moyen-Orient, la Tunisie doit repenser ses stratégies pour amortir les chocs externes.
Cela passe par la sécurité des approvisionnements, le soutien aux secteurs vulnérables, la transition énergétique, la diversification commerciale et la mobilisation de nouvelles sources de financement. Ces mesures permettront de transformer les turbulences actuelles en opportunités pour renforcer la résilience de l’économie nationale, comme le rappelle Ridha Gouia.



