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Culture

On nous écrit – « Les enfants rouges » de Lotfi Achour (2024) – Entre mythe et mémoire : « Les Enfants Rouges » !

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  • 12 avril 2026
  • 6 min de lecture
On nous écrit – « Les enfants rouges » de Lotfi Achour (2024) – Entre mythe et mémoire : « Les Enfants Rouges » !

Avez-vous déjà regardé un film qui ranime une cicatrice oubliée, la faisant frémir sous votre peau comme un écho du passé ?

« Les Enfants Rouges » de Lotfi Achour plonge le spectateur au cœur d’une blessure nationale. Le film s’inspire d’un drame survenu en 2015 dans les montagnes de Mghilla, dans le centre-ouest de la Tunisie, où un adolescent de 14 ans a été confronté à une brutalité extrême imposée par des terroristes. Cet événement, choquant et incompréhensible, bouleverse non seulement sa vie mais celle de toute sa famille, et met en lumière la vulnérabilité des institutions et l’abandon des zones rurales. C’est ce traumatisme qui devient le point de départ du récit et explore les répercussions profondes sur la mémoire collective.

Entrer dans le film, c’est plonger dans une expérience sensorielle et onirique : une lumière fragile qui se faufile à travers la brume des montagnes, des sons étouffés qui semblent surgir de la peau elle-même, le souffle d’un vent qui murmure des visions, comme pour guider et soutenir ceux qui cherchent à lutter. La caméra caresse la psyché blessée d’un enfant.

Les contours du réel se dissolvent, et le spectateur se trouve entraîné dans un monde intérieur. Ce long métrage est animé par une quête incessante de poésie visuelle comme une danse suspendue au bord du précipice. Chaque plan captive, chaque image métaphorique attire le regard.

On pourrait franchir la colline, s’aventurer plus loin dans le récit, mais le film reste suspendu au bord, flirtant avec l’abîme sans jamais tomber. Parfois, l’abstraction prend le pas sur l’émotion, et certaines scènes semblent trop distantes, malgré la douleur qui les habite. Ce traitement visuel doit beaucoup au regard du directeur de la photographie polonais, Wojciech Staroń.Son travail maintient le spectateur sur le seuil de la sensibilité, là où lumière et cadre composent un équilibre vacillant, entre le tangible et le fantastique.

Ce qui distingue « Les Enfants Rouges », c’est le croisement entre une réalité crue et un univers imaginaire empreint de résonances mythologiques.

C’est dans cette logique que surgit la référence à la figure des céphalophores. Évoquées en filigrane, elles prolongent cette idée d’un corps dissocié, porteur de sa propre trace. Les céphalophores paraissent obéir à une sorte de rituel dans leur manière de se déplacer. Ils empruntent fréquemment un cours d’eau ou le longent sur leur chemin. Là où ils pénètrent dans l’eau, ou à proximité d’une source, ils purifient leur tête en la lavant. Leur présence laisse une empreinte dans le territoire : il arrive qu’ils déposent leur tête sur une pierre, y laissant une trace de sang, ou que leurs pas s’y impriment durablement. Enfin, ils rejoignent un lieu en hauteur, tel qu’une colline, où ils viennent trouver leur repos définitif.

Comme dans les récits mythiques, le film inscrit la mémoire du drame dans les lieux eux-mêmes. Ceux-ci deviennent alors marqués par des forces imperceptibles mais persistantes.

Le film est aussi un périple, l’enfant passe par des étapes : peur, sidération, perte, tentative de compréhension, comme s’il franchissait des seuils invisibles.Une transformation intérieure s’opère : après ce qu’il a vécu, il n’est plus le même. L’initiation, ici, c’est la transition forcée de l’enfance à une forme de lucidité douloureuse. Une dimension symbolique se déploie : les décors, les silences, les apparitions donnent à ce parcours une allure presque cérémonielle, comme si chaque moment devenait un jalon à surmonter, une épreuve à accomplir.

Le film se construit sur le regard d’Achraf (Ali Helali). Tout passe par ses yeux. Le point de vue est enfantin. Tout semble plus précaire, plus intense. La violence se devine. Le horschamp devient un lieu de tension. Ce que l’on ne voit pas pèse autant que ce que l’on voit.

Les montagnes de Mghila enveloppent le récit. Elles isolent et enferment. Le paysage devient miroir des ressentis. La lenteur du temps épouse celle de l’errance du héros. Les pas et le souffle s’étirent. L’espace et le temps se confondent.

Les jeunes choisis pour incarner ces vies n’étaient pas acteurs. Leur naturel apporte une authenticité brute. Leur innocence révèle l’horreur de ce qu’ils traversent. La direction d’acteurs de Lotfi Achour respecte cette spontanéité. Le film vit à hauteur d’enfance, à hauteur de trauma.

D’un autre côté, le film explore avec justesse la manière dont une communauté meurtrie tente de recoller les morceaux. Comment elle devient un lieu de solidarité malgré la douleur contenue. On observe des proches formant un rempart affectif, essentiel à la reconstruction du garçon.

Le récit est porté par une charge dramatique, au sein de laquelle surgit une lueur : la relation discrète et délicate entre Achraf et une amie de son âge (Wided Dabbebi). Ce personnage introduit une respiration douce. Ainsi, l’ancrage familial et l’amitié sincère peuvent devenir refuge face au chaos. Le film a été sélectionné dans plusieurs festivals, notamment au concours Cinéastes d’aujourd’hui du Festival de Locarno, et a reçu le prix du meilleur film au Festival Red Sea, ainsi que le Tanit d’or aux JCC 2024, attestant de sa valeur artistique et de sa portée humaine.

« Les Enfants Rouges » est un film où l’intimité et l’universel se rencontrent, un cinéma de l’âme, douloureux mais éclairé par la lumière de la résilience. Dans un monde où la guerre et l’extrémisme brisent les vies, Lotfi Achour y déploie une réflexion saisissante sur la capacité de l’homme, et plus particulièrement de l’enfant, à transcender l’horreur et à refaire surface au-delà des décombres.

Fadoua Medallel

Cinéphile tunisienne

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Auteur

La Presse

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