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Culture

Humeur – Le cinéma tunisien, hier et aujourd’hui Film « la boîte magique » réalisé par Ridha Behi (2002) : Quand le cinéma rêve

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  • 19 avril 2026
  • 6 min de lecture
Humeur – Le cinéma tunisien, hier et aujourd’hui Film « la boîte magique » réalisé par Ridha Behi (2002) : Quand le cinéma rêve

« La Boîte magique » de Ridha Behi envisage le rêve comme une cartographie mentale où le sujet est traversé par des forces contradictoires.

Le cinéma devient ici un espace d’exploration de l’inconscient, où l’image représente le monde tel qu’il est vécu, déformé et recomposé par la pensée.

Depuis les débuts du cinéma, le rêve est utilisé comme un espace de liberté formelle. Chez les premiers cinéastes comme Méliès, il justifie l’impossible et autorise la transformation des corps et des espaces. Il ouvre la voie à un cinéma de la magie et du trucage. Plus tard, le surréalisme en fait une véritable grammaire, notamment chez Buñuel et Dalí, où le rêve devient une logique entière de montage, fondée sur la discontinuité et le choc des images.

Le cinéma classique, quant à lui, encadre le rêve comme une séquence identifiable, souvent séparée du réel par des effets visuels ou sonores, servant à révéler un état psychologique du personnage. Le cinéma moderne et contemporain brouille ensuite cette frontière, jusqu’à faire du rêve une structure continue de la narration, où la réalité elle-même devient incertaine, comme chez Fellini, Bergman ou Lynch.

C’est dans cette perspective que s’inscrit l’ouverture du film « La Boîte magique » réalisé par Ridha Behi (2002), sélectionné à la Mostra de Venise, qui prend la forme d’un rêve.

Dès les premiers plans, le film installe un univers fragmenté où les images semblent surgir d’un inconscient en désordre. Les bobines de films détériorées jetées au sol ouvrent la séquence sur une mise en abyme du cinéma lui-même, comme si la mémoire de l’image était déjà altérée, incapable de se reconstituer en récit stable. Le rêve apparaît alors comme une dégradation du matériau filmique autant qu’une expansion de ses possibles.

Très vite, des motifs récurrents structurent cette logique onirique, notamment celui de l’élan empêché. Le pigeon, présent sur une branche puis sur une scène déchirée, incarne une aspiration au bonheur ou à l’amour qui ne parvient jamais à se réaliser pleinement. Son battement d’ailes est entendu sans que son envol ne soit montré, créant une dissociation entre le sonore et le visuel qui devient centrale dans la séquence. Le désir existe, mais il est constamment suspendu, comme retenu dans un espace intermédiaire entre potentialité et accomplissement.

Cette impossibilité de dire ou d’agir se prolonge dans la présence de deux figures féminines entièrement recouvertes de blanc, la bouche entravée. Elles semblent porteuses d’une annonce attendue, d’une parole essentielle, mais cette parole est physiquement empêchée. La présence d’un mégaphone, visible mais inutilisé, renforce cette tension entre expression possible et expression bloquée. Le rêve met ici en scène une crise de la communication, où la parole n’atteint jamais son destinataire.

L’espace urbain, quant à lui, est vidé de toute présence humaine. Les rues désertes, les architectures figées et les lieux traversés sans vie composent un paysage mental plus qu’un décor réaliste. À cette vacuité s’ajoutent des sons de surveillance et de menace, hélicoptère, alarme, qui transforment progressivement cet espace en zone de tension permanente. Le rêve glisse alors vers une forme de cauchemar diffus, où la pression extérieure devient omniprésente sans être clairement identifiable.

Dans ce cadre instable, la présence de la mosquée introduit un axe symbolique structurant. Elle agit comme un point fixe dans un univers en désagrégation, un repère à la fois spatial et intérieur. Elle peut être lue comme une forme de centre de gravité moral ou spirituel, mais aussi comme une présence du surmoi, une instance de rappel et de contrôle qui traverse l’inconscient du personnage. Elle coexiste avec les figures de la poursuite et de la surveillance, inscrivant le rêve dans une tension entre appartenance, doute et fuite.

La séquence de poursuite par les gendarmes intensifie cette logique de fragmentation. Le personnage traverse un espace où les objets deviennent des fragments de mémoire dispersée, cahiers, cassettes, journaux, affiches. Ces éléments construisent un réseau d’associations où se superposent mémoire intime et mémoire culturelle. Les références à des œuvres comme « La Strada » de Fellini ou « Samson et Dalila » de DeMille participent à cette stratification symbolique, inscrivant le conflit personnel dans des figures mythologiques du désir, de la trahison et de la perte de puissance.

La maison, supposée être un espace privé et protecteur, devient au contraire le lieu d’une révélation troublante. La pulsion, la suspicion et la culpabilité s’y entremêlent dans une scène où l’intériorité est exposée sans stabilité narrative. La phrase “Je maquille les étoiles en plein jour” introduit une dimension poétique qui dépasse la simple situation dramatique, comme si le langage lui-même devenait une tentative de réinvention du réel. Le rêve déplace le sens.

La figure du poisson rouge enfermé dans son bocal, puis libéré par la rupture du contenant, condense enfin la logique générale de la séquence. Le bocal représente une circularité mentale, une pensée enfermée sur elle-même, tandis que sa destruction n’apporte qu’une forme de désordre accru. Le rêve se termine par une fracture. Le réveil ne marque pas une véritable sortie de cet état. La difficulté de communication et le refus du contact affectif prolongent le rêve dans le réel, confirmant l’idée d’une continuité entre les deux registres.

A travers cette ouverture, « La Boîte magique » de Ridha Behi envisage le rêve comme une cartographie mentale où le sujet est traversé par des forces contradictoires. Le cinéma devient ici un espace d’exploration de l’inconscient, où l’image représente le monde tel qu’il est vécu, déformé et recomposé par la pensée. Cette séquence constitue ainsi une ouverture singulière, qui éclaire les enjeux du film sans en déterminer le développement, lequel s’inscrit ensuite dans une logique plus ancrée dans le réel.

Fadoua Medallel

(Cinéphile tunisienne)

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Auteur

La Presse

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