Alors que les financements internationaux se raréfient et que les besoins de développement explosent, l’Afrique cherche de nouvelles voies pour financer sa transformation. À l’occasion des Assemblées annuelles 2026 de la BAD, Malinne Blomberg explique comment le continent peut mieux mobiliser ses ressources internes et accélérer ses investissements, avec un focus particulier sur le cas de la Tunisie.
Les Assemblées annuelles 2026 se déroulent dans un contexte international complexe. Pourquoi ce thème consacré au financement du développement de l’Afrique est-il aujourd’hui central ?
Le thème “Mobiliser le financement du développement de l’Afrique à grande échelle dans un monde fragmenté” revêt une importance particulière car il correspond à un moment décisif pour le continent. L’Afrique doit financer sa transformation économique, ses infrastructures, sa transition climatique, la sécurité alimentaire, l’emploi et les Objectifs de développement durable dans un environnement mondial plus incertain.
Les tensions géopolitiques, la hausse du coût du capital et le resserrement de certaines sources de financement extérieur réduisent les marges de manœuvre des pays africains. Les Assemblées 2026 posent ainsi une question essentielle, qui concerne aussi directement la Tunisie : comment financer le développement lorsque les ressources publiques sont sous pression et que les capitaux deviennent plus sélectifs ?
Le message central est aussi un message d’opportunité. L’Afrique ne doit pas seulement chercher davantage de financements ; elle doit aussi mieux mobiliser et utiliser les ressources importantes dont elle dispose déjà : diaspora, marchés financiers, fonds de pension, fonds souverains et épargne longue.
L’enjeu est donc de renforcer les systèmes financiers africains, de mobiliser davantage de capitaux privés, d’améliorer la qualité des projets et de bâtir des partenariats plus stratégiques. Pour l’Afrique du Nord et la Tunisie, confrontées aux chocs internationaux, aux besoins d’infrastructures et au stress hydrique, mobiliser le financement à grande échelle est essentiel pour une croissance plus résiliente, inclusive et créatrice d’emplois.
Quel bilan dressez-vous aujourd’hui du partenariat stratégique entre la BAD et la Tunisie notamment et de l’appui aux réformes économiques ?
Le partenariat entre la Banque africaine de développement et la Tunisie est ancien, structuré et particulièrement dense. Il remonte à 1968 et s’est progressivement consolidé autour d’une coopération stratégique et opérationnelle. À ce jour, la Banque a approuvé plus de 190 projets en Tunisie, pour un montant cumulé d’environ 25 milliards de dinars. La Tunisie est également un actionnaire fondateur de la BAD, contribue à ses orientations stratégiques au Conseil d’administration et accueille son bureau régional pour l’Afrique du Nord.
Aujourd’hui, cette coopération vise à soutenir la compétitivité et la résilience de l’économie tunisienne, dans une logique de croissance plus inclusive et plus verte. Elle couvre des secteurs structurants tels que les infrastructures, l’eau, l’agriculture, l’énergie, les compétences, l’emploi et le secteur privé.
Dans les transports, la Banque a contribué à la modernisation d’environ 70 % du réseau routier revêtu classé, ainsi qu’à la réhabilitation et la modernisation de près de 7 000 km de routes et pistes agricoles. Le projet de réhabilitation du pont de Bizerte est également en cours. Ces investissements renforcent la connectivité territoriale, l’accès aux marchés et l’intégration régionale.
Dans le secteur de l’eau et de l’assainissement, la BAD a soutenu la réalisation de 268 adductions d’eau potable et la modernisation de 35 stations d’épuration, au bénéfice d’environ un million de personnes, principalement en zones rurales. Ces réalisations contribuent directement à la sécurité hydrique, à la santé publique et à la résilience climatique.
Dans l’agriculture, la Banque accompagne la structuration des chaînes de valeur des céréales et de l’huile d’olive, avec notamment 3 000 hectares de périmètres irrigués dans la filière céréalière et 160 km de pistes rurales dans la filière oléicole. Ces interventions renforcent la sécurité alimentaire et l’accès des producteurs aux marchés.
Sur le plan énergétique, la coopération s’est intensifiée autour des énergies renouvelables et de l’efficacité énergétique. La concession solaire de Kairouan (120 MWp) illustre ce modèle de partenariat associant secteur public, secteur privé et partenaires internationaux. Ce projet contribue à diversifier le mix énergétique tunisien et à réduire la dépendance aux importations.
Et à travers le programme CAP Emploi, la Banque soutient l’insertion professionnelle et l’entrepreneuriat : 4 593 personnes ont bénéficié de formations complémentaires et 11 116 entrepreneurs ont été accompagnés, dont 73 % de femmes.
Quels sont actuellement les principaux projets soutenus par la Banque en Tunisie, et quels secteurs devraient constituer les priorités de coopération dans les prochaines années ?
En Tunisie, la BAD soutient aujourd’hui un portefeuille de 35 opérations, représentant environ 6,21 milliards de dinars. Ces interventions couvrent principalement les transports, l’eau et l’assainissement, l’agriculture, l’énergie, le secteur financier et le développement des compétences.
Selon sa stratégie 2024–2029, la Banque vise à renforcer la résilience et la compétitivité de l’économie tunisienne pour favoriser une croissance inclusive et verte, fondée sur l’adaptation au changement climatique, l’amélioration du climat des affaires et la compétitivité.
Dans les transports, la Banque accompagne la modernisation du réseau routier et le désenclavement des régions. Le projet de connectivité dans le Nord-Est, incluant les travaux du pont de Bizerte, ainsi que les programmes de modernisation routière, illustrent cet axe stratégique, avec une ouverture progressive à d’autres modes de transport.
Dans le secteur de l’eau et de l’assainissement, les interventions portent sur l’amélioration de l’accès à l’eau potable, notamment en milieu rural, la modernisation du réseau du Grand Tunis, l’assainissement des petites communes et la réutilisation des eaux usées traitées. La station d’épuration de Monastir Nord, actuellement en instruction, s’inscrit dans cette dynamique.
Dans l’agriculture, la Banque appuie la structuration des chaînes de valeur, en particulier dans les filières céréalière et oléicole, ainsi que le développement des périmètres irrigués et la résilience des territoires ruraux vulnérables.
Dans le domaine de l’énergie et de la transition écologique, le projet Chems facilite l’autoproduction solaire des PME, réduit leurs coûts énergétiques et soutient des mécanismes de financement adaptés au photovoltaïque.
La Banque accompagne aussi le développement du secteur privé et du système financier. Le programme CAP Emploi soutient l’employabilité et l’entrepreneuriat. L’accord de garantie signé avec la Banque internationale arabe de Tunisie (Biat) appuie le financement du commerce, tandis que le dialogue avec la Bourse de Tunis porte sur la modernisation du cadre réglementaire et la digitalisation du marché financier.
Pour les prochaines années, les priorités de coopération devraient rester centrées sur la sécurité hydrique, la transition énergétique, la connectivité, le développement du secteur privé, l’emploi des jeunes et la modernisation du marché financier.
Comment la Banque peut-elle contribuer à un financement du développement africain plus résilient et inclusif face aux contraintes budgétaires et au durcissement des financements internationaux ?
Dans le contexte mondial actuel, le financement du développement ne peut plus être envisagé uniquement sous l’angle des ressources disponibles. Il doit aussi renforcer la résilience économique, la souveraineté financière, l’inclusion et la mobilisation des ressources internes africaines. La Nouvelle architecture financière africaine pour le développement répond précisément à cet objectif dans un environnement international plus fragmenté et marqué par des capitaux plus sélectifs.
Cette approche repose sur trois priorités : mobiliser davantage de financements, réduire les risques liés à l’investissement et améliorer la coordination entre les institutions financières autour du cofinancement. L’objectif est de mieux relier l’épargne africaine, les marchés de capitaux, les fonds de pension, les fonds souverains et les institutions financières régionales aux besoins de transformation économique du continent.
Plusieurs leviers sont essentiels. Le premier consiste à utiliser le capital public pour attirer davantage de capitaux privés grâce aux garanties, aux financements mixtes, aux mécanismes de partage des risques et aux instruments de rehaussement de crédit. Le deuxième vise à renforcer les systèmes financiers africains : banques de développement, marchés de capitaux, systèmes de paiement et cadres réglementaires. Des systèmes plus solides et mieux intégrés permettront de réduire le coût du capital et de soutenir les investissements stratégiques.
Le troisième levier concerne l’inclusion financière. Cette architecture doit améliorer l’accès au financement des PME, des jeunes entrepreneurs, des femmes et des territoires vulnérables, à travers des instruments adaptés comme la finance digitale, la finance verte et les mécanismes dédiés aux PME.
Pour la Tunisie, cette logique se traduira par une évolution du rôle de la Banque : d’un rôle classique de financeur vers un rôle accru de catalyseur, pour aider à structurer et financer les programmes prioritaires. Le Plan national de développement 2026–2030, en attente d’approbation du gouvernement, constituera une base de dialogue importante pour identifier les programmes autour desquels les autorités et la Banque pourront mobiliser des financements à grande échelle.
L’objectif final est clair : permettre à l’Afrique de co-construire et de financer davantage son propre développement, de réduire sa dépendance à des mécanismes externes parfois mal adaptés et de mobiliser les capitaux nécessaires à une croissance plus inclusive, durable et créatrice d’emplois.
Les questions liées à la transition énergétique, à la sécurité hydrique et à la résilience climatique deviennent centrales pour la Tunisie. Comment la Banque accompagne-t-elle le pays face à ces défis stratégiques ?
La Banque africaine de développement accompagne la Tunisie à travers des interventions ciblées qui visent à renforcer sa résilience énergétique, hydrique et climatique.
Dans le secteur de l’énergie, l’appui porte sur le développement des énergies renouvelables et l’efficacité énergétique. La centrale solaire de Kairouan (120 MWp) illustre cette dynamique de coopération entre secteur public, secteur privé et partenaires financiers internationaux. Le projet Chems vient compléter cette approche en facilitant l’accès des PME au solaire photovoltaïque, afin de réduire leurs coûts énergétiques et d’améliorer leur compétitivité.
Dans le domaine de l’eau, l’action de la Banque se concentre sur la modernisation des infrastructures et la gestion durable de la ressource. Elle soutient notamment la modernisation du réseau d’eau potable du Grand Tunis, la réduction des pertes, la digitalisation des réseaux et la réutilisation des eaux usées traitées.
La Banque appuie aussi des solutions innovantes adaptées aux contextes arides, comme la préparation d’un projet de barrages souterrains dans plusieurs gouvernorats, une approche visant à limiter les pertes par évaporation et à sécuriser les ressources en eau.
La station d’épuration de Monastir Nord constitue un autre projet structurant, combinant traitement avancé des eaux usées et valorisation pour l’irrigation et certains usages industriels, avec des impacts directs sur la santé publique et la résilience territoriale.
Par ailleurs, les analyses soutenues par la Banque sur la sécheresse mettent en évidence la nécessité de passer d’une gestion réactive à une approche anticipative, fondée sur la planification, l’irrigation efficiente, la réutilisation des eaux non conventionnelles et une meilleure articulation entre eau, énergie, agriculture et climat.
L’ensemble de ces interventions vise à financer des solutions concrètes, capables de renforcer simultanément la résilience, la durabilité et la compétitivité de l’économie tunisienne.
Les Assemblées de Brazzaville réuniront décideurs politiques, institutions financières et investisseurs internationaux. Quelles opportunités concrètes cet événement peut-il offrir à la Tunisie en matière de partenariats et de mobilisation d’investissements ?
Les Assemblées annuelles de Brazzaville constituent une plateforme de dialogue, de visibilité et de mobilisation de partenariats. Elles réunissent des décideurs publics, des institutions financières, des banques de développement, des investisseurs, le secteur privé et les partenaires internationaux.
Pour la Tunisie, ces Assemblées offrent d’abord une opportunité de positionnement. Le pays dispose d’atouts reconnus : une position géographique stratégique, un capital humain qualifié, une base industrielle exportatrice, un secteur privé structuré et un potentiel dans les énergies renouvelables et les ressources minérales, l’agro-industrie, le numérique et les chaînes de valeur régionales.
La deuxième opportunité concerne les partenariats financiers innovants. Les discussions porteront notamment sur les marchés de capitaux africains, la finance climatique, les infrastructures, les garanties, les financements mixtes et les mécanismes de partage des risques. Ces outils peuvent aider la Tunisie à diversifier ses sources de financement.
La troisième opportunité concerne les projets structurants. Dans les infrastructures, l’eau, l’énergie, la logistique et les chaînes de valeur industrielles, la Tunisie a besoin de mobiliser davantage de cofinancements et de partenariats.
Elles peuvent aussi aider la Tunisie à mieux aligner ses projets prioritaires avec les partenaires techniques et financiers, selon les priorités nationaux.
Enfin, la Zone de libre-échange continentale africaine ouvre progressivement l’accès à un marché continental plus vaste pour les entreprises tunisiennes. Pour la Tunisie, l’enjeu est de se positionner comme une plateforme de production, de services, de logistique et d’investissement entre l’Afrique, l’Europe et la Méditerranée.
Ces Assemblées peuvent aussi valoriser le savoir-faire tunisien, notamment en matière de finances publiques, d’eau, d’assainissement et de services. Le rôle de la Banque est d’accompagner ce positionnement : structurer les projets, mobiliser les partenaires, réduire les risques et transformer les opportunités en investissements concrets.
Les enjeux liés à l’eau, à la sécurité alimentaire et à la résilience climatique deviennent prioritaires dans la région méditerranéenne. Ces questions feront-elles partie des axes majeurs des discussions de Brazzaville ?
Oui, ces enjeux feront pleinement partie des discussions, car ils sont désormais au cœur des priorités de développement du continent et de la région méditerranéenne. L’eau, la sécurité alimentaire et la résilience climatique sont étroitement liées et affectent les revenus ruraux, les prix alimentaires, l’emploi, la stabilité sociale et les finances publiques.
Pour la Tunisie et pour plusieurs pays d’Afrique du Nord, ces questions sont particulièrement urgentes.
Le stress hydrique, la dégradation des sols, la dépendance à certaines importations alimentaires dont les coûts ont fortement augmenté, ainsi que la fréquence accrue des chocs climatiques, rendent nécessaire une approche intégrée. Il faut investir davantage dans la prévention, la planification, l’alerte précoce, l’irrigation efficiente, la réutilisation des eaux usées traitées et l’agriculture résiliente.
À Brazzaville, l’enjeu sera de mobiliser davantage de ressources et de partenariats autour de programmes intégrés.
La finance climatique, les garanties, les cofinancements, les obligations vertes, les mécanismes d’assurance climatique et les partenariats public-privé peuvent aider les pays à financer des projets plus ambitieux et mieux adaptés aux risques climatiques.
Le rôle du secteur privé et des financements innovants sera largement débattu lors de ces Assemblées.
La Tunisie dispose-t-elle, selon vous, des conditions nécessaires pour attirer davantage de capitaux et accélérer ses projets de développement ?
Oui, la Tunisie dispose d’atouts importants pour attirer davantage de capitaux et accélérer ses projets de développement : un capital humain qualifié, une base d’infrastructures de qualité, une base industrielle et de services, un système financier structuré, une position géographique stratégique entre l’Afrique, l’Europe et la Méditerranée, ainsi qu’un potentiel significatif dans les énergies renouvelables, l’agro-industrie, le digital et les chaînes de valeur régionales.
Les signaux récents des investissements directs étrangers, qui ont progressé de 30% en 2025, notamment dans l’industrie manufacturière, témoignent d’une confiance réelle des investisseurs dans l’économie tunisienne.
Pour maintenir cette dynamique, les atouts du pays doivent être davantage transformés en projets concrets, bien structurés et bancables. Les investisseurs sont aujourd’hui plus sélectifs. Ils recherchent des projets solides, un cadre prévisible, une bonne répartition des risques et une visibilité sur les conditions de mise en œuvre.
C’est précisément là que la Banque africaine de développement peut apporter une valeur ajoutée : améliorer la qualité des projets, mobiliser des cofinancements, réduire les risques pour les investisseurs, renforcer les cadres institutionnels ainsi que l’environnement des affaires.
Le secteur privé est essentiel. Les ressources publiques seules ne suffiront pas. La Banque soutient donc les projets d’investissement du secteur privé, les lignes de crédit, les garanties, le financement du commerce, les mécanismes de partage des risques et la modernisation du marché financier.
Le défi est maintenant d’accélérer la préparation et l’exécution des projets, de renforcer le climat de l’investissement, de mobiliser davantage le secteur privé et de transformer le potentiel tunisien en investissements, en croissance et en emplois.
Quelles sont vos perspectives pour l’avenir de la coopération entre la BAD et la Tunisie, et quels messages souhaiteriez-vous adresser aux acteurs économiques ?
La coopération entre la Banque africaine de développement et la Tunisie s’inscrit dans une relation de longue date, solide et substantielle. Elle peut continuer à évoluer en volume comme en nature.
Dans les prochaines années, l’objectif est de passer de projets isolés à un accompagnement plus intégré de la transformation économique. Cela signifie mobiliser les ressources, développer le secteur financier, structurer des projets bancables, attirer des capitaux privés et positionner le pays comme plateforme crédible d’investissement.
Aux entreprises tunisiennes, je voudrais dire que la Banque africaine de développement n’est pas seulement un partenaire des États. Elle dispose d’instruments qui peuvent soutenir le secteur privé, directement pour les grandes entreprises ou à travers les banques commerciales pour les PME. Ces instruments peuvent faciliter l’accès au financement pour des projets viables, notamment dans les énergies renouvelables, l’agro-industrie, le numérique, les industries exportatrices et les secteurs à forte valeur ajoutée.
Aux banques et aux institutions financières, je dirais que la modernisation du secteur financier est un levier essentiel pour attirer davantage de ressources longues, développer les marchés de capitaux et mieux financer les petites et moyennes entreprises. La Banque est prête à accompagner cette évolution.
Aux décideurs publics, je dirais que la Tunisie peut capter les opportunités liées à la relocalisation de proximité, ou nearshoring, à la transition énergétique, à l’intégration africaine et à la reconfiguration des chaînes de valeur. L’enjeu est de renforcer la prévisibilité, d’accélérer la préparation des projets et de maintenir un dialogue continu avec les investisseurs.
Enfin, à l’ensemble des acteurs économiques tunisiens, je voudrais dire que la Banque croit fermement au potentiel du pays, qui repose sur les compétences, la sécurité hydrique et alimentaire, l’industrie, la position géographique, le secteur privé et l’innovation. Notre ambition est d’aider à transformer ce potentiel en investissements, en croissance, en résilience et en emplois.



