Bien que le «crowdfunding» apparaisse comme un concept relativement nouveau en Tunisie, introduit récemment à travers un cadre légal qui l’organise et le réglemente, l’esprit de la collaboration financière est profondément ancré dans les traditions tunisiennes.
Depuis longtemps, les Tunisiens pratiquent, sous différentes formes, un financement participatif inspiré de coutumes ancestrales, telles que la «Twiza». Aujourd’hui, le véritable défi consiste, selon Jaouher Mghirbi, CEO de la plateforme «CnBees», première plateforme tunisienne de «crowdfunding» agréée, à digitaliser cette culture de solidarité. Dans cet entretien, il revient sur l’expérience de sa plateforme et sur les ambitions de ce nouveau secteur en Tunisie.
Commençons d’abord par présenter votre projet, la plateforme de «crowdfunding», «CnBees»?
«CnBees» est une plateforme dédiée au financement participatif de projets à travers les dons et les libéralités. Elle est agréée par l’Autorité de contrôle de la microfinance (ACM), l’autorité de régulation chargée par la réglementation tunisienne d’octroyer les agréments à ce type de plateforme.
Nous sommes agréés depuis décembre 2025 et également labellisés startup depuis le 30 avril 2026 pour notre fintech, que nous ambitionnons de transformer en une véritable locomotive de solutions de financement dédiées à l’inclusion financière. L’objectif est d’ouvrir de nouvelles opportunités aux porteurs de projets qui n’ont pas la chance d’être sélectionnés par les structures de financement classiques.
Le «crowdfunding» constitue, en effet, un nouveau maillon du financement. Il peut également représenter une alternative dans la préparation des plans d’investissement des startups, des petites entreprises, voire des grandes entreprises, puisque les plafonds de financement par projet et par campagne peuvent atteindre deux millions de dinars.
Pour notre part, nous opérons uniquement dans le financement par dons et libéralités. Il ne s’agit ni d’une forme de prêt ni d’un financement en equity, qui constituent les deux autres catégories de plateformes de «crowdfunding ». Il convient de rappeler que la réglementation tunisienne prévoit un seul type de financement participatif par plateforme, laquelle doit choisir entre les dons, l’equity ou les prêts.
Comment est née l’idée de vous lancer dans ce nouveau créneau que représentent les plateformes de financement participatif ?
Notre projet de plateforme de «crowdfunding» n’est pas un projet personnel. Il est porté par toute une équipe composée de profils complémentaires, tant par leurs compétences que par leurs visions et leurs expériences. L’équipe compte de très jeunes membres. Au lancement du projet, en août 2022, certains n’avaient même pas encore atteint l’âge de 18 ans, tandis que d’autres disposaient déjà d’une solide expertise en gestion, gouvernance et solutions fintech. Cette diversité de profils nous a permis de bien benchmarker le marché et d’analyser les besoins du contexte tunisien.
En Tunisie, nous ne manquons ni de talents ni d’idées créatives. Mais beaucoup d’entrepreneurs et de jeunes porteurs de projets, qu’il s’agisse de startups innovantes ou de petits projets artisanaux, se heurtent rapidement à une réalité plus complexe, marquée notamment par des difficultés d’accès au marché, le fameux «go to market».
Avant même cette étape, ils rencontrent souvent des obstacles liés au financement. Nous avons donc voulu développer un écosystème capable de faciliter l’accès au financement pour des porteurs de projets engagés, puisque nous avons choisi de nous positionner sur les projets à impact social et environnemental. Notre intérêt porte particulièrement sur les projets liés à l’économie verte, bleue, orange et circulaire, ainsi qu’à l’économie sociale et solidaire.
Ce positionnement s’inscrit parfaitement dans les Objectifs de développement durable des Nations unies ainsi que dans les orientations économiques de l’Etat tunisien. En d’autres termes, nous ciblons des projets liés aux énergies renouvelables, à l’agriculture durable, aux technologies propres et innovantes, entre autres.
Notre deuxième choix découle de l’analyse du marché tunisien et des limites existantes en matière de financement. Notre solution devait permettre aux entreprises et aux porteurs de projets intégrés dans cet écosystème d’être reconnus par une communauté d’appui capable de contribuer également à leur financement.
C’est précisément là qu’intervient le «crowdfunding». Cet outil existe déjà dans plusieurs pays. En Tunisie, il a été introduit par la réglementation en 2020, tandis que les textes d’application ont été publiés en juillet 2022. C’est à ce moment-là que la dimension de défi et d’aventure a réellement commencé pour nous. Nous avons, d’ailleurs, entamé notre réflexion avant même la publication des décrets, afin d’étudier le marché et de vérifier l’existence d’une véritable opportunité.
La publication des textes nous a ensuite permis d’avancer concrètement sur le projet, dont le premier noyau consistait en la création de la plateforme de «crowdfunding». Un tel projet demande évidemment du temps, compte tenu des nombreuses exigences réglementaires, techniques et technologiques à respecter.
La plateforme devait être validée par plusieurs structures, puisque nous opérons en tant que société financière. Il est important de préciser que nous ne sommes ni une association, ni une ONG, ni une structure destinée à collecter des fonds étrangers pour les redistribuer en Tunisie.
Nous sommes dans une logique de construction d’une infrastructure permettant à une communauté de soutenir des porteurs de projets. Et je pense que c’est précisément ce qui manquait en Tunisie. Le financement associatif existe depuis longtemps et les citoyens pouvaient déjà soutenir des actions citoyennes ou associatives, parfois directement, mais pas à travers des plateformes de « crowdfunding », puisque cela est interdit.
En revanche, le financement des jeunes porteurs de projets innovants n’était pas réellement ancré dans les habitudes. Aujourd’hui, grâce aux plateformes agréées, cet appui financier devient une réalité. En parallèle du développement de la plateforme et de la mise en place de notre stratégie marketing et de communication digitale et offline, nous avons constaté une croissance rapide et exponentielle de notre communauté.
Justement, comment évaluez-vous l’acceptabilité du «crowdfunding» par la société tunisienne, alors même qu’il en est encore à ses débuts ?
Dès le départ, la question de l’acceptabilité figurait parmi les principaux défis à relever. Le Tunisien allait-il accepter de financer, sous forme de dons et sans contrepartie financière, des projets à vocation lucrative ? Était-il prêt à soutenir des entrepreneurs susceptibles de réussir financièrement ? Il faut comprendre qu’il s’agit avant tout d’un état d’esprit, d’une culture collaborative et participative qui place le citoyen au cœur de l’écosystème.
Ce n’est pas le porteur de projet qui est central, mais bien le donateur, celui qui apporte son soutien financier ou toute autre forme d’appui qui est le cœur de cet écosystème. À partir de cette vision, nous avons travaillé sur deux axes. Le premier concernait le développement de la plateforme et l’obtention de l’agrément.
Cette phase s’est étalée d’août 2022 jusqu’au 30 décembre 2025. Nous avons déposé notre demande d’agrément en mai 2024 et collaboré étroitement avec les structures de l’Etat afin de démontrer la robustesse et la viabilité du projet. L’agrément a finalement été obtenu en décembre 2025. Mais, concrètement, cela fait déjà 18 mois que nous sommes présents sur le terrain pour faire le plaidoyer du «crowdfunding», et ce, bien avant l’obtention de l’agrément.
Nous avons choisi une stratégie de marketing agressive, articulée autour d’actions digitales et de terrain couvrant les 24 gouvernorats et les 279 délégations. Depuis novembre 2024, nous avons sillonné neuf gouvernorats et 91 délégations: Zaghouan, Nabeul, Le Kef, Mahdia, Gabès, Kébili, Médenine, Tataouine et Tozeur. Le dixième gouvernorat concerné sera Gafsa, avec une campagne prévue le 4 juin.
Ces actions consistaient à organiser des ateliers de sensibilisation et de formation au «crowdfunding» auprès des communautés locales. Bien que nous soyons une plateforme numérique, nous avons fait le choix du contact direct afin d’expliquer concrètement ce qu’est le «crowdfunding». Cette proximité nous a permis de gagner la confiance des citoyens et de développer rapidement notre communauté.
Nous avons également organisé neuf salons de «crowdfunding», soit un par gouvernorat. Ces événements nous ont permis de nouer des partenariats avec les différentes structures d’appui présentes dans les régions, notamment les incubateurs, les structures d’accompagnement publiques et privées, telles que l’Apii ou l’Apia. Nous considérons que nous ne sommes qu’un maillon d’une longue chaîne et que l’économie collaborative ne peut réussir qu’à travers la coopération entre les acteurs publics et privés.
Ces initiatives nous ont également permis de lancer des appels à candidatures dans chaque gouvernorat afin d’identifier les projets susceptibles d’être financés par ce nouvel outil de financement complémentaire. Celui-ci ne s’adresse pas uniquement à une communauté digitalisée, mais à l’ensemble des citoyens : artisanes, petits commerçants, startuppeurs, jeunes porteurs d’idées, mais aussi entreprises déjà installées.
Le «crowdfunding» permet aussi bien de financer des idées que des projets déjà existants. Jusqu’à présent, nous avons sélectionné plus de 200 projets dans les différentes régions visitées. Les projets retenus ont ensuite été soumis à une évaluation citoyenne. C’est dans cette logique qu’est née la plateforme Impact TN, officiellement présentée lors du Forum international de la RSE organisé il y a quelques semaines. Et c’est l’autre innovation.
«Impact TN» est une plateforme d’évaluation citoyenne qui crée une relation directe entre les investisseurs, les sponsors lançant des challenges, les porteurs de projets et les évaluateurs, qu’il s’agisse de simples citoyens, d’experts ou de coachs.
Ce système permet d’évaluer les projets dans toutes les délégations et dans tous les secteurs à travers des challenges organisés en temps réel, créant ainsi une dynamique continue. Aujourd’hui, plus de 70 projets sont déjà présents sur la plateforme «Impact TN» et trois challenges sont en cours de lancement, dont un est déjà opérationnel.
Notre objectif est de lancer les premiers projets financés au cours du troisième trimestre 2026. Nous disposons déjà d’une forte mobilisation communautaire, essentielle pour garantir la réussite des premières campagnes de financement. Ce que nous construisons aujourd’hui, c’est avant tout une communauté engagée derrière les porteurs de projets, à travers des outils digitaux innovants et une équipe expérimentée dans les domaines de la sécurité, de la protection des données et du développement de plateformes.
Le «crowdfunding» peut-il avoir un véritable avenir en Tunisie ?
L’esprit collaboratif et participatif est profondément ancré dans les traditions tunisiennes. L’essence même du «crowdfunding» existe déjà dans plusieurs pratiques locales, comme la «Twiza», qui repose sur l’entraide communautaire pour soutenir un agriculteur, une artisane ou toute autre activité productive. Le véritable défi consiste aujourd’hui à digitaliser cette culture de solidarité. La réussite ne repose pas uniquement sur la technologie, mais sur la capacité à combiner intelligence collective, solidarité et outils numériques.
Chez «CnBees», notre ambition pour les 12 premiers mois d’activité, à partir du lancement du premier projet, est de réunir un million de Tunisiens contributeurs sur la plateforme.
Ce chiffre est symbolique : un projet d’un million de dinars pourrait ainsi être financé par un million de Tunisiens contribuant chacun à hauteur d’un dinar. Un tel modèle ne pèserait financièrement sur personne, tout en créant une véritable alternative de financement pour de nombreux projets locaux. Notre deuxième objectif est de financer, durant la première année d’activité, des projets d’un million de dinars dans chaque délégation.
Cet objectif est réalisable, notamment grâce à l’implication potentielle des Tunisiens résidant à l’étranger. En 2025, les transferts des TRE ont dépassé les huit milliards de dinars. Les Tunisiens de l’étranger ont déjà cette culture de contribution et d’attachement à leur pays. Le «crowdfunding» pourrait ainsi devenir un véritable levier de mobilisation de ces ressources au service des projets tunisiens.
Aujourd’hui, nous avons mis en place les outils digitaux nécessaires, une structure solide et un vaste réseau de partenaires. Nous collaborons, notamment, avec une banque de la place chargée de la gestion sécurisée des comptes. Les fonds, rappelons-le, ne seront pas détenus par «CnBees», mais transiteront par des comptes validés par le ministère des Finances, sans commission bancaire, ce qui constitue une grande innovation.
Nous avons également noué des partenariats avec le Scout tunisien, le Conseil national des femmes entrepreneures, la CDC, l’APII, et nous travaillons actuellement sur un partenariat avec un autre acteur clé du secteur financier : la microfinance. À travers ce nouvel outil, nous cherchons à offrir une véritable bouffée d’oxygène financière aux porteurs de projets afin qu’ils puissent, par la suite, accéder plus facilement à des financements classiques.



