Comédien et metteur en scène, Moez Gdiri est directeur artistique de la 12e édition des Journées théâtrales 77 et première édition internationale qui se déroulera du 10 au 20 juin 2026 au Cinémadart à Carthage. Créées en 2016, ces Journées théâtrales 77 proposeront une programmation riche mêlant spectacles, rencontres, ateliers, résidences artistiques et formations destinées aux jeunes. Moez Gdiri nous livre un éclairage sur ces Journées.
La Presse — Qu’est-ce qui distingue les Journées théâtrales 77 des autres festivals de théâtre ?
Les Journées théâtrales 77 ne se définissent pas comme un simple espace de diffusion, mais comme un véritable laboratoire de transmission. La spécificité de ce festival réside dans le dialogue vivant entre les générations, de telle façon à transmettre le savoir des maîtres de ce métier vers des jeunes, tout en laissant émerger des formes nouvelles. Il privilégie la formation, l’accompagnement et la construction du parcours artistique comme axe principal, plutôt que la seule logique qui consiste à se limiter à la programmation et la diffusion de pièces de théâtre.
Que représente le chiffre 77 ?
Outre que cette date est l’anniversaire de mon fils, né le 7 juillet, le chiffre est à la fois symbolique et comporte beaucoup de profondeur. Il évoque une forme de cycle accompli et de reconnaissance. C’est un chiffre double, un miroir qui traduit l’idée de transmission : recevoir et redonner. Il incarne également une ambition presque infinie comme une répétition qui ne s’épuise jamais à l’image du théâtre lui-même.
Quels sont précisément ses objectifs ? Et quelle vision défend-il?
L’objectif est clair : former, accompagner et révéler. Nous voulons offrir aux jeunes passionnés un espace où ils peuvent non seulement apprendre, mais aussi affirmer leur voie artistique. La vision que nous défendons est celle d’un théâtre vivant, accessible et profondément humain qui dépasse le cadre du spectacle. Ce dernier est la partie finale certes, mais moi j’estime que le théâtre est un outil d’émancipation et de transformation personnelle et surtout au niveau de la conscience collective.
Le théâtre est tout le backstage que le public ne connaît pas. On peut en tirer sa chaotique comme non pas nécessairement une pratique artistique mais comme outil de développement et de changement à l’image du comédien qui se métamorphose en personnage, qui est sa meilleure version consciente du spectacle et n’est pas issue de l’effet inconscient de l’expérience.
L’action exige malgré nous une pensée qui se transmet en émotion et l’émotion en action. On s’aperçoit du changement à notre insu. Au théâtre, le changement est très conscient parce que le comédien est conscient qu’il joue. Cette partie de la formation théâtrale peut intéresser tout le monde. Et moi en tant que porteur de ce projet, j’ai pu me débarrasser de mon ego d’artiste pour partager avec des jeunes, même si le but reste pour ce qui me concerne : la création. Je ne me contente pas de diffuser un spectacle mais de vivre l’émotion comme praticien.
La 12e édition s’ouvre à l’international, est-ce pour donner une plus grande pas visibilité au festival ?
Oui, il n’est pas uniquement l’ouverture à l’international, mais avant tout il y a une nécessité artistique. Elle permet la rencontre des imaginaires et le croisement des pratiques artistiques et surtout l’enrichissement mutuel et pour moi ma visibilité est une conséquence naturelle là où il y a l’action il y a la visibilité. L’essentiel reste l’échange de la création et l’institution de ponts entre les différentes cultures ainsi que l’élargissement des échanges entre les jeunes et l’autre partie du monde arabe ou européenne.
Notre génération a pris beaucoup de temps pour y arriver. Actuellement, nous vivons à une époque où le temps est précieux et le monde roule tellement vite qu’il ne faut pas dépenser le temps gratuitement. Pour moi, l’important est que le jeune sache gérer le temps. Ouvrir les ponts pour les jeunes qui seront accompagnés par les maîtres du théâtre, c’est élargir l’échange entre eux pour établir des partenariats.
Quels seront les points forts de cette 12e édition ?
Cette édition se distingue par la richesse de sa programmation et la diversité de ses invités. La place centrale accordée surtout à la formation. Elle sera marquée par le lancement de «lab 77», un laboratoire qui verra son lancement au cours de cette édition. Je crois qu’un projet se gagne en préparation. On a consacré dix ans de préparation pour monter ce festival à l’échelle internationale. «Lab 77» est la colonne de ce projet.
Il sera lancé à l’ouverture. Il s’agit d’une résidence artistique entre jeunes auteurs et metteurs en scène qui s’étalera sur 12 mois l’an prochain avec la participation de formateurs en écriture et en mise en scène. Les comédiens de l’école 77 auront l’occasion d’être en contact avec ces jeunes auteurs. On optera pour un travail en binôme : un auteur et un metteur en scène dans la construction de sens.
On va combiner ce travail entre eux et lorsque la création sera prête, on les formera pour l’entrepreneuriat culturel et la production. Créer une pièce de théâtre c’est un projet de production financé. Le jeune sera habilité à connaître les rouages de ce domaine : comment obtenir un fonds et un sponsor pour son projet. Dans la dernière partie du «Lab 77», on accordera aux lauréats nos locaux de l’école 77 pour qu’ils présentent leur projet lors de la 13e édition. Dorénavant, à chaque édition il y aura la découverte d’un jeune talent dans la mise en scène et un nouvel auteur. Notre rôle consiste en l’accompagnement des projets, de la création et du financement. On produira la première pièce de chacun des binômes. Puis après, chaque participant volera de ses propres ailes pour continuer le chemin dans le secteur du théâtre.
Cette année la Palestine est l’invitée d’honneur. En quoi consiste sa participation ?
La participation de la Palestine est à la fois artistique et symbolique. Ghanam Ghanam sera présent pour donner son spectacle et surtout transmettre son expérience. Il proposera une master class ouverte sur le théâtre arabe, l’influence et l’authenticité ainsi que les changements dans le théâtre palestinien, et ce, à l’issue de la représentation de son spectacle.
Son intervention est importante. La présence de la Palestine est un acte de solidarité culturelle, mais aussi de rappeler que le théâtre est un espace de résistance, de mémoire et de dignité. Si on veut soutenir la cause palestinienne, on ne peut pas fermer les yeux en tant que porteur d’opinion artistique sur ce qui se passe à Gaza. Le cœur de l’acte théâtral est l’humain. C’est la moindre des choses que nous pouvons faire à l’égard de nos frères palestiniens pour que leur présence soit effective et symbolique.
La formation est également un axe important. Comment l’envisagez-vous cette année ?
La formation est au cœur de ce projet. Cette année, elle se décline à travers des master class et des ateliers pratiques. C’est la première session, j’espère que l’année prochaine sera plus riche. Des espaces de formation directe avec les artistes. Une intervention de Jalila Baccar constitue une feuille de route pour les jeunes artistes ainsi que celle de Ghanam Ghanam qui propose son expérience de 40 ans sur la scène et 50 ans de pratiques dans le monde arabe qu’il connaît parfaitement de par sa participation à l’Institut du théâtre arabe, et Mondher Khalil Mustapha, un jeune qui représente un exemple de réussite. Il a pu se distinguer dans le monde du cinéma. Il tourne des films avec son téléphone portable uniquement et des moyens rudimentaires sur le plan technique.
Ses films ont été plusieurs fois récompensés dans les festivals internationaux. Il travaille en Arabie saoudite. Il a fait de la faiblesse une force. Il porte plusieurs casquettes. Il est aussi comédien de théâtre en Jordanie.
Il a réussi à créer sa propre dynamique. Il viendra partager son expérience et donner l’exemple. Mona Sabben, 80 ans, donnera l’exemple que l’âge n’est pas une barrière pour continuer à travailler. Elle donne la preuve que l’art n’est pas une question d’âge. Chaque participant a son histoire qu’il communiquera aux jeunes et leur donnera un coup de pouce.
La 12e édition sera marquée par le lancement du «Lab 77». En quoi consiste cette nouvelle plateforme ?
C’est un projet d’incubation. On fera appel à de jeunes metteurs en scène qui veulent s’essayer dans ce domaine, à savoir l’écriture. A mes côtés dans la mise en scène, il y aura Samia Amami et d’autres formateurs en écriture. La présente session comportera des challenges et des épreuves que les candidats doivent passer.
A l’issue de cette première session, on choisira les meilleurs pour la deuxième session. On obtiendra cinq candidats à la session finale qui sont les plus motivés et les plus sérieux. Par la suite, on fera en sorte que les metteurs en scène et les auteurs travaillent ensemble. C’est le partage, le travail d’équipe et l’accomplissement qui sont l’essentiel de ce «Lab» pour la réussite d’une création. Lors de la 13e édition les travaux seront présentés après une année de travail.
Au niveau des hommages on retrouve les mêmes figures du théâtre tunisien et les mêmes critiques dans la plupart des festivals. En quoi présidé le choix de ces personnalités ?
Le choix des personnalités ne répond pas à une logique de répétition, ni à une exigence de reconnaissance. Au contraire, je ne peux passer outre la comédienne Mouna Noureddine. Je sais qu’on lui a rendu plusieurs fois hommage. Elle a plus de 60 ans de pratique théâtrale. C’est le festival qui est honoré par la présence de Mouna Noureddine. Je ne peux passer outre le metteur en scène Taoufik Jebali. Il est le parrain et le porteur d’idées des espaces privés.
C’est lui qui a ouvert la voie. Il est le père spirituel de cette idée. Si ces espaces existent, c’est grâce à lui. On est dans une dynamique de continuité et de partage et non pas de concurrence. J’ai appris et travaillé aux côtés de Taoufik Jebali et Zeineb Farhat. Quant aux critiques Mohamed Moumen, Lotfi Arbi Snoussi et Faouzia Mezzi, leur présence est nécessaire, car il n’y a pas d’œuvres artistiques sans critique.
La critique conduit le projet aux spectateurs. Il y a un pont entre l’artiste et le critique. Nous mettrons en lumière les parcours qui ont marqué le théâtre tunisien par leur engagement. Leur contribution et leurs exigences dans la transmission sont importantes. C’est un acte de mémoire, une manière d’inspirer les générations futures. Ils donnent de la légitimité aux jeunes.
Le mot de la fin
Les Journées théâtrales 77 sont avant tout une aventure humaine qui existe pour créer les liens entre générations, entre cultures, savoir et surtout passion. Notre rôle est d’accompagner celles et ceux qui rêvent de théâtre pour que la pratique théâtrale continue et que la Tunisie reste un leader dans ce domaine.




