Conférence de la professeure Amal Ben Ammar El Gaaïed A Beit Al Hikma : Et si nos gènes racontaient une autre histoire de l’humanité ?
L’avenir de la génomique sera-t-il biologique ou… philosophique ? Telle est la question qui a conclu la remarquable conférence prononcée par l’éminente professeure Amal Ben Ammar El Gaaïed, jeudi 11 juin à l’Académie tunisienne «Beït al-Hikma» à Carthage, à l’occasion de la fin du mandat de son président, le professeur Mahmoud Ben Romdhane.
La Presse — « Redécouverte de notre identité à travers la rencontre entre génomique et sciences humaines » : tel est le thème de cette conférence, jalonnée de révélations surprenantes sur nos origines. Une réflexion qui explore les multiples points de rencontre entre la révolution génétique et les sciences humaines, ouvrant de nouvelles perspectives sur la compréhension de l’identité individuelle et collective.
Une véritable machine à remonter le temps
Mais au fond, qu’est-ce que la génomique ? L’oratrice nous éclaire : cette discipline scientifique consiste à séquencer et à analyser l’ensemble du patrimoine génétique d’un organisme, autrement dit son génome. À titre de comparaison, celui-ci renfermerait l’équivalent d’environ 20.000 livres d’informations ! Stocké dans nos cellules, ce matériel génétique détermine une grande partie de nos caractéristiques biologiques et de notre fonctionnement physiologique.
Copié à la manière d’un texte et transmis de génération en génération, il subit au fil du temps des mutations qui sont à l’origine de la diversité observée au sein de l’espèce humaine.
La génomique transforme ainsi le vivant en une archive lisible en agissant comme une véritable machine à remonter le temps. Elle déconstruit nos mythes, bouscule nos croyances et redéfinit notre compréhension de l’identité de l’histoire. Il s’agit de réécrire en quelque sorte l’Histoire de notre espèce et réinterpréter la Préhistoire et l’histoire de la Tunisie, à savoir l’origine des Berbères, des Carthaginois, des Andalous et bien d’autres, explique la professeure Amal Ben Ammar El Gaaïed.
S’appuyant sur de nombreuses études et recherches menées dans ce domaine, la professeure avance une thèse qui ne laisse pas indifférent : la population à l’origine de l’évolution de l’homme moderne se serait située en Afrique du Nord-Ouest. C’est dans cette région qu’ont été mis au jour les plus anciens restes connus de notre espèce. Selon plusieurs travaux scientifiques, relayés notamment par Medical Research Archives, cette zone constitue également l’hypothèse la plus probable du lieu où les Néandertaliens— espèce aujourd’hui disparue du genre Homo ayant vécu en Europe, au Moyen-Orient et en Asie centrale — et les hommes modernes auraient divergé à partir d’une population ancestrale commune.
Homme de Cheddar : une peau foncée et des yeux bleus
Autre constat tout aussi troublant : deux individus peuvent présenter une couleur de peau similaire pour des raisons génétiques différentes, tandis que deux personnes aux teints très contrastés demeurent identiques à 99,9 % sur le plan génétique. En réalité, la couleur de la peau ne dépend que de 15 à 30 gènes parmi les quelque 20.000 que compte le génome humain, soit à peine 0,1 % de notre ADN.
Ces données scientifiques remettent ainsi en question la notion même de «races humaines», longtemps utilisée pour classer les populations. Une conclusion qui ne manque pas de surprendre.
Évoquant l’évolution de la couleur de la peau chez l’être humain, la professeure explique que les paléoanthropologues estiment que nos ancêtres avaient probablement la peau claire sous leur pilosité. Il y a plus de deux millions d’années, leurs descendants ont progressivement perdu la majeure partie de leurs poils. En quittant les forêts pour les savanes ouvertes, ils ont été davantage exposés au soleil, ce qui aurait favorisé l’apparition d’une peau plus foncée, mieux adaptée à la protection contre les rayonnements ultraviolets.
Par la suite, lorsque certaines populations ont migré hors d’Afrique vers des régions moins ensoleillées, leur peau aurait évolué vers des teintes plus claires.
Une étude publiée en 2015 suggère ainsi que la peau blanche, telle qu’on la connaît aujourd’hui chez l’homme moderne, ne serait apparue qu’il y a environ 8.000 ans. L’exemple le plus souvent cité est celui de l’«Homme de Cheddar», qui vivait en Grande-Bretagne il y a près de 10.000 ans et qui possédait, selon les analyses génétiques, une peau foncée et des yeux bleus.
La population tunisienne : une véritable mosaïque
Concernant la Tunisie, les recherches génétiques montrent que les lignées paternelles et maternelles présentent des origines partiellement différentes. Les lignées paternelles sont majoritairement nord-africaines et moyen-orientales, tandis que les Berbères constituent le socle historique de la population nord-africaine.
La population tunisienne apparaît ainsi comme une véritable mosaïque génétique. L’histoire de l’Afrique du Nord révèle l’existence d’un très ancien fond génétique local, enrichi au fil des millénaires par plusieurs vagues de métissage remontant à la préhistoire. Ces apports successifs ont contribué à façonner le profil des populations nord-africaines sans en modifier profondément la structure.
Selon les données présentées, la composante paternelle d’origine berbère demeure largement dominante, représentant environ 72 % des lignées masculines, tandis que les lignées maternelles sont plus diversifiées, avec une composante européenne estimée à près de 45 %. Ces résultats montrent que les ancêtres masculins et féminins des populations tunisiennes proviennent, dans une large mesure, d’origines différentes.
Après avoir montré comment les transformations culturelles et sociales ont interagi avec les facteurs biologiques dans l’évolution de l’humanité, l’oratrice s’est interrogée sur l’impact potentiel de l’intelligence artificielle générative, des puces implantables, des thérapies géniques et de la sélection embryonnaire à des fins médicales. Selon elle, le prochain saut évolutif pourrait ne plus être dicté par l’adaptation à la nature, mais par l’adaptation à un environnement technologique de plus en plus sophistiqué.
Une telle perspective soulève des défis inédits et d’importants enjeux éthiques. Elle fait émerger le risque de nouvelles formes d’inégalités dans l’accès aux technologies, de dérives eugénistes, voire d’une forme d’atrophie biologique liée au non-usage de certaines capacités humaines. Au cœur de ces questionnements se profile une interrogation fondamentale, celle de la préservation de l’identité humaine à l’ère des technologies émergentes. L’avenir de la génomique sera-t-il biologique ou… philosophique ?
Une projection d’un film documentaire consacré aux activités de Beït al-Hikma durant la dernière décennie, ainsi qu’aux travaux de restauration et d’embellissement de son palais datant de 1866, a précédé cette importante conférence. Il s’agit de la première restauration d’une telle ampleur menée sur cet édifice historique, réalisée dans le respect scrupuleux de son architecture d’origine et de son identité patrimoniale.



