Face aux nouveaux défis technologiques, logistiques et économiques, l’industrie textile tunisienne se réinvente. Déterminé à prendre à bras-le-corps les nouveaux enjeux imposés par un contexte économique mondial de plus en plus incertain et des marchés toujours plus instables, le secteur entame une rupture de modèle. Pour la Fédération tunisienne du textile et de l’habillement (Ftth), il ne s’agit pas de contraintes, mais bien d’opportunités que l’ensemble de l’écosystème est en mesure de saisir. Avec des ambitions mesurées, les chantiers identifiés par la fédération ciblent plusieurs priorités, notamment une IA souveraine dédiée au secteur, une stratégie de rebranding et un fonds de modernisation industrielle.
La Presse — Pilier de l’industrie manufacturière tunisienne et l’un des secteurs les plus pourvoyeurs d’emplois et de devises, l’industrie du textile et de l’habillement prépare un changement de cap. Une feuille de route pour la prochaine décennie a été présentée récemment par la Ftth lors d’une conférence de presse organisée à cet effet. Le plan d’action proposé est adossé à un diagnostic qui fait l’unanimité : le textile tunisien doit sortir des sentiers battus et passer d’un modèle fondé sur les bas coûts à un modèle axé sur la durabilité et l’innovation. Une transformation qui nécessite la mobilisation de l’ensemble des acteurs publics, privés et financiers.
S’adapter aux changements
Prenant la parole, Haithem Bouagila a dressé le bilan d’un secteur qui a continué, pendant des décennies, à surperformer. L’un des premiers employeurs manufacturiers en Tunisie, affichant une valeur d’exportations dépassant les 3 milliards de dollars, hors textile technique (destiné aux secteurs de l’automobile, de l’aéronautique et du médical), ainsi qu’un milliard de dollars d’activité industrielle et commerciale sur le marché local, le secteur, dont le principal débouché demeure l’Europe, affiche un poids économique considérable.
Mais, selon le président de la Ftth, cette performance pourrait être compromise si le secteur n’engage pas une profonde transformation de son modèle. «Le monde qui a fait notre succès n’existe plus : pandémie, guerres, tensions logistiques, réchauffement climatique, nouvelles exigences des consommateurs… tout a changé.
Les marques ne recherchent plus seulement le coût le plus bas ; elles cherchent la proximité pour raccourcir les délais, gagner en réactivité et suivre des tendances qui évoluent en quelques semaines. Elles recherchent également la traçabilité, la transparence et la durabilité que leurs clients, ainsi que les nouvelles réglementations, exigent désormais.
Autrement dit, le monde s’est mis à rechercher exactement ce que la Tunisie sait faire le mieux», a-t-il déclaré. Dans ce contexte, Bouagila estime que le secteur reste fort en volume, mais stagne en valeur. Si la qualité de la production n’est pas contestée, seule une faible part de la valeur créée est captée localement.
À cela s’ajoute une concurrence difficile à affronter face aux pays du Sud-Est asiatique et à d’autres producteurs à faibles coûts. Entre la dépendance aux matières premières importées, qui alourdit les coûts, et le déficit d’image d’un secteur jugé peu attractif pour les jeunes talents, l’industrie souffre moins d’un problème de travail que d’un problème de modèle, explique-t-il.
Pour changer la donne, la fédération propose trois ruptures majeures : passer d’un modèle fondé sur le coût à un modèle basé sur la valeur grâce à la montée en gamme, à la différenciation et à l’innovation ; évoluer d’une logique de volume vers une logique de spécialisation en misant sur la réactivité, la technicité, la performance et la durabilité ; enfin, renforcer la résilience stratégique en diversifiant les marchés et en sécurisant les approvisionnements afin de réduire les dépendances subies.
Le plan présenté par la fédération s’articule ainsi autour de ces trois transformations profondes. L’objectif à l’horizon 2036, selon Bouagila, est de faire de la Tunisie, premièrement une plateforme textile premium, agile, durable et de proximité pour l’Europe, deuxièmement une référence euro-méditerranéenne du textile technique et médical et enfin un secteur intelligent doté d’une IA souveraine collective, projet déjà engagé et qui sera alimenté par les données des industriels.
« En un mot, nous ambitionnons que le textile tunisien ne soit plus un atelier que l’on choisit par défaut, mais un partenaire que l’on recherche pour son excellence », a-t-il affirmé. Le plan sera exécuté en deux phases. À court terme (2026-2027), les efforts porteront sur l’IA souveraine, le rebranding du secteur, la formation 4.0, le développement des textiles techniques ainsi que la mise en place d’un fonds de modernisation qui sera présenté au gouvernement et aux institutions financières. À moyen terme (2028-2030), l’accent sera mis sur l’intégration de la chaîne de valeur, la diversification des marchés et la durabilité. Chacune des cinq filières du secteur disposera de sa propre feuille de route.
Ce plan, qui nécessite la mobilisation de toutes les parties prenantes, sera doté d’une gouvernance dédiée, avec un comité de pilotage chargé d’assurer le suivi de l’avancement des projets. En termes chiffrés, le plan vise notamment une hausse de 20 % des exportations à l’horizon 2030 et de 50 % à l’horizon 2036 ; une augmentation de 25 % de la valeur ajoutée locale ; une part des textiles techniques portée à 45 % du volume et de la valeur globale du secteur ;une progression de 30 % des emplois qualifiés et des investissements cumulés estimés à 1,35 milliard d’euros sur dix ans.
Six réformes prioritaires
S’adressant aux acteurs publics, Bouagila a proposé six réformes concrètes et urgentes destinées à soutenir ce plan d’action et à renforcer la compétitivité des industriels.
Il s’agit notamment de revoir le coût du financement afin de l’adapter aux investissements industriels lourds, avec des délais de grâce tenant compte des cycles longs de l’industrie; réformer le cadre fiscal pour encourager les investissements technologiques et durables : optimiser les procédures douanières et logistiques afin d’améliorer la réactivité des entreprises ; moderniser le Code des changes ; adapter le droit du travail aux réalités du secteur ; et simplifier radicalement le parcours de l’investisseur industriel afin d’accélérer les projets. Le président de la Ftth a également annoncé un projet auquel la fédération attache une importance particulière: la création d’un Fonds national de modernisation industrielle.
«Cela peut sembler un rêve aujourd’hui, mais nous allons nous battre pour le concrétiser. Ce fonds serait construit conjointement par la profession, le gouvernement et les institutions financières internationales. Ce n’est pas une dépense, mais l’investissement le plus stratégique que notre pays puisse réaliser aujourd’hui pour préserver les emplois existants et en créer de nouveaux, de meilleure qualité », a-t-il souligné.
Et d’ajouter : «Le partenariat que nous proposons est authentiquement gagnant-gagnant. Vos réformes structurelles et nos investissements industriels se renforcent mutuellement au service de la croissance, de l’emploi et du rayonnement international de la Tunisie». S’adressant aux industriels, Bouagila les a exhortés à s’impliquer pleinement dans ce projet fédérateur.
Mettre fin à la concurrence stérile entre entreprises pour se rassembler autour d’un objectif commun constitue, selon lui, une condition essentielle de réussite. «Unissons plutôt nos forces. Optons pour les achats groupés, les conteneurs mutualisés, le partage des stocks et les clusters spécialisés par métier», a-t-il insisté.
Il a également appelé les industriels à partager leurs expériences innovantes et à oser la transition vers le haut de gamme, le luxe et les produits à forte technicité.
Aux partenaires financiers enfin, le message était tout aussi clair : rejoindre cette dynamique revient à investir dans une transition industrielle porteuse d’avenir. Fonds de modernisation, plateforme dédiée aux textiles techniques et médicaux, transition bas carbone, académie textile 4.0 : autant de projets qui traduisent, selon lui, la volonté d’organiser le secteur tout en capitalisant sur les atouts dont dispose la Tunisie.



