Journée d’étude «Communication et accessibilité aux savoirs via les nouvelles technologies » : Entre avancées concrètes et insuffisances persistantes
La faculté de Médecine de Tunis a accueilli, le samedi 20 juin, une journée d’étude intitulée «Communication et accessibilité aux savoirs via les nouvelles technologies : enjeux et pratiques d’une communication inclusive». Cet événement pluridisciplinaire a réuni de nombreux chercheurs, étudiants et autres acteurs concernés pour discuter des apports et des limites des technologies numériques dans la mise à disposition et la diffusion des connaissances, notamment pour les personnes à besoins spécifiques.
La Presse — Cette journée de réflexion et de partage a été coordonnée par Dr Walid Zidi et Dr Hind Soudani. Elle a réuni des chercheurs de différents horizons, dont des représentants du laboratoire Intersignes et du laboratoire Études sémantiques et linguistiques informatiques (Esli), en collaboration avec la faculté de Médecine de Tunis et le ministère de la Santé. La thématique a été abordée en prenant en considération les aspects scientifique et humain ainsi que la responsabilité éthique liée à l’usage des technologies modernes.
Dans son allocution d’ouverture, Moez Chafra, recteur de l’Université Tunis El Manar, a déclaré que le droit d’apprentissage et de créativité n’est pas un choix théorique, mais une réalité prouvée par plusieurs initiatives académiques. Il a cité de nombreux exemples dont l’enseignement du langage des signes, l’enseignement de la kinésithérapie aux non-voyants dans les écoles de santé.
Selon Moez Chafra, le milieu académique est de plus en plus ouvert et accueillant, même en ce qui concerne la participation aux activités scientifiques, sportives et culturelles. Le rôle des structures d’enseignement dépasse ainsi la transmission des connaissances pour préserver la dignité, la liberté des apprenants et l’égalité d’accès au savoir.
Samia Kassab-Charfi, directrice du laboratoire de recherche Intersignes, a confirmé l’apport des outils technologiques modernes tout en renonçant à un traitement unique et linéaire du savoir. Il s’agit de déjouer la norme standardisée et rigide en pédagogie, en tenant compte de l’hétérogénéité des apprenants. Certains sont en fait atteints de malvoyance, de surdité, de dyslexie et de troubles moteurs.
Samia Kassab-Charfi a évoqué comme solutions concrètes des axes importants dans l’adaptation des outils didactiques et d’évaluation. D’abord, la flexibilité temporelle doit être pensée comme une nécessité égalitaire, pas une faveur. Il faut aussi multiplier les formats, en s’appuyant sur l’IA qui permet de générer plusieurs versions qui seront proposées aux apprenants: audio faciale, sous-titrage, transcription audio.
C’est ainsi que les «interfaces mal conçues» pourront être contournées par l’hybridité des formats, entre intelligence humaine et intelligence artificielle. En interrogeant le modèle standard et sans se réduire à un arsenal d’outillages, l’exigence académique gagnera en richesse et en créativité.
Dr Walid Zidi, ancien ministre et premier non voyant à soutenir une thèse de doctorat en Tunisie, a appelé à un changement des mentalités par rapport au regard porté sur les compétences des personnes ayant des besoins spécifiques.
Des professeurs de la faculté de Médecine de Tunis ont abordé l’usage de l’IA dans la communication d’une manière générale et la transmission des informations médicales à travers un travail collectif alliant médecins, pédagogues, ingénieurs et patients. Ils ont montré, en exposant plusieurs usages concrets, que la technologie devient plus inclusive quand elle renforce les compétences humaines.
La télémédecine a considérablement réduit les barrières géographiques et sociales. Des technologies modernes ont également permis de «personnaliser la médecine» avec de nouveaux outils d’éducation thérapeutique et de communication participative contre les fausses informations.
Plusieurs intervenants ont présenté des technologies d’assistance numérique qui jouent un rôle essentiel dans l’inclusion scolaire et universitaire: lecteurs d’écrans et plages braille connectées, systèmes de reconnaissance visuelle, nouveaux moyens pour l’intégration des personnes à mobilité réduite… Des solutions concrètes dont la majorité est déjà en application, avec une efficacité perceptible.
Des progrès encore limités
Pour Dr Chiheb Romdhani, professeur de médecine et président du comité d’innovation de la faculté de Médecine, les nouveaux outils numériques risquent de devenir une nouvelle cause d’exclusion, en dépit de leurs apports. D’autres intervenants ont aussi confirmé que les technologies modernes peuvent aggraver l’injustice et les fractures sociales en reproduisant des exclusions déjà existantes.
C’est le cas des sourds tunisiens, selon Lotfi Ben Zekri, représentant de l’association IChara. Il déplore l’absence de progrès palpable depuis les années 90, expliquant que les technologies numériques pensées par les entendants ne répondent ni aux attentes ni aux besoins des sourds qui ont un mode de fonctionnement cognitif différent, sans être défaillant.
Le rôle des outils numériques dans l’activité des psychologues a été parmi les thématiques discutées. La technologie est désormais un intermédiaire entre l’apprenant et son environnement afin d’avoir les compétences, ou l’accès aux compétences nécessaires. L’art-thérapie s’appuie sur des supports numériques pour motiver les enfants. Or, l’apprentissage est un processus social et collaboratif, d’où le risque de diminution de l’interaction humaine au profit des nouvelles technologies.
Parlant de l’intégration scolaire des enfants à besoins spécifiques, Dr Afef Arous-Brahim a invité à revoir et à rectifier certaines définitions afin de passer des «besoins spécifiques» aux «besoins éducatifs particuliers».
Le terme «intégration» suggère que c’est l’individu qui doit s’adapter aux normes et aux standards. Un enfant est-il alors intégrable ? L’inclusion devient ainsi une position éthique et politique, car c’est le système qui doit se transformer pour être accessible à tous. Des promesses institutionnelles nationales et des conventions de l’ONU et l’Unesco donnent une force juridique à l’inclusion. Cependant, elle se heurte dans la réalité à l’inaccessibilité physique dans les établissements, les ressources pédagogiques non adaptées, les classes surchargées alors qu’il faut 5 élèves de moins pour un élève handicapé.
Le décrochage scolaire est aujourd’hui encore fréquent. Le parcours administratif avec les commissions décourage les familles. Pour les malvoyants, le taux de scolarisation est de 40% en 2024, avec des disparités géographiques notables. D’autres difficultés scolaires ont été discutées, en rapport avec l’invisibilité sociale, la marginalisation et la dépendance.
Entre les réalités du terrain et l’idéal inclusif, le décalage reste marqué. Selon les intervenants, la compétence numérique se construit tout au long de la carrière grâce à la révolution que nous vivons, subissons et accompagnons. À chaque étape ses outils, la nôtre a l’IA responsable. En commençant localement, on s’améliore continuellement, le but étant de multiplier les chemins vers le savoir.




