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Economie

Youssef Hammami, coordinateur de l’unité nationale ozone Anpe, à La Presse : « L’expertise tunisienne en réfrigération, un savoir-faire exportable »

  • 26 juin 2026
  • 11 min de lecture
Youssef Hammami, coordinateur de l’unité nationale ozone Anpe, à La Presse : « L’expertise tunisienne en réfrigération, un savoir-faire exportable »

La Tunisie célèbre, aujourd’hui 26 juin, avec la communauté internationale, la Journée mondiale de la réfrigération. A cette occasion, un atelier de réflexion a été organisé récemment par l’Agence nationale de protection de l’environnement (Anpe), en collaboration avec le Pnud.

La Presse a eu l’opportunité ainsi de s’entretenir avec Youssef Hammami, coordinateur de l’unité nationale ozone Anpe, sur l’état des lieux et les perspectives de ce secteur en vogue. Il s’avère que la Tunisie a déjà franchi une marge d’avance au niveau régional et ambitionne de mettre en place un centre d’excellence régional pour développer davantage et exporter son expertise. Interview.

La Presse Pourquoi la Tunisie est-elle considérée comme un modèle réussi en matière de protection de l’environnement ?

La Tunisie a adhéré au protocole de Montréal et à la Convention de Vienne depuis 1989, parmi les premiers pays. Depuis cette date, nous avons créé au niveau de l’Anpe une unité chargée de la mise en œuvre du protocole de Montréal. Dans une première phase, nous avons éliminé totalement les substances du type chlorofluorocarbone (CFC), ainsi que d’autres substances, telles que le bromure du myrtille qui a été utilisé pour la fumigation des dattes fraîches, et aussi pour l’extinction de feu, c’était en 2010.

Par la suite, nous avons entamé une nouvelle stratégie, depuis 2012, pour éliminer d’une façon progressive les substances du type Hcfc, hydro-chlorofluorocarbone, qui sont moins nocifs comparés aux autres substances, telles que le CFC. Le calendrier prévoit une élimination finale d’ici 2030. Donc, depuis 2012, nous sommes en train d’implémenter des activités et des projets d’investissement et de non-investissement au profit des unités industrielles qui ont des lignes de production basées sur ces substances.

En ce qui concerne aussi les projets de non-investissement, ils concernent essentiellement la formation de techniciens frigoristes, la formation de douaniers pour lutter contre le commerce illicite de ces substances. Nous avons également organisé quelques sessions de formation au profit de journalistes pour renforcer leur capacité en matière de reportage des activités menées par l’Agence nationale de protection de l’environnement en matière de protection de la couche d’ozone. Grâce à la mise en œuvre de cette stratégie, nous sommes actuellement parvenus à éliminer 70 % des substances contenant des CFC. Les 30 % restants seront progressivement éliminés d’ici le 1er janvier 2030.

Le protocole de Montréal a été amendé en 2016 et, durant cette année-là, tout le monde avait célébré le deuxième anniversaire de l’amendement de Kigali qui concerne essentiellement la réduction des substances à CFC qui ne sont pas nocives à la couche d’ozone, mais ce sont des gaz à fort pouvoir de réchauffement climatique, parmi les gaz à effet de serre. La Tunisie, a ratifié officiellement cet amendement depuis 2021 et, depuis cette date, nous sommes en train d’implémenter une stratégie nationale qui s’appelle «Keep Kigali Implementation Program», qui a été approuvée en 2024 par le Fonds multilatéral du protocole de Montréal, sous forme de dons et avec une enveloppe de 2,3 millions de dollars.

Ce changement d’utilisation de substances s’est-il accompagné d’un coût supplémentaire? Comment se présente, au fait, l’investissement dans ce domaine ?

Dans le cadre du protocole de Montréal, il y a deux types d’investissement.

Il y a souvent des projets d’investissement qui concernent les unités industrielles, c’est-à-dire au niveau de la production. Là, nous intervenons pour changer les lignes de production afin que les industriels, dans le futur, puissent utiliser des substances ayant des effets de réchauffement climatique très-très faibles.

D’autres projets qualifiés de « non-investissement » concernent le développement, par exemple, des cadres réglementaires, des activités de sensibilisation du public cible, ainsi que le renforcement des capacités techniques des centres de formation. Ils concernent aussi le renforcement des capacités techniques des douaniers qui jouent un rôle crucial dans la lutte contre le commerce illicite.

Aussi, à travers le projet Kipp, approuvé en 2024, nous avons déjà progressé énormément et nous sommes en train d’achever un projet très important au profit de 7 entreprises industrielles qui fabriquent des climatiseurs résidentiels split, afin de remplacer le réfrigérant de type R410A qui a un fort impact de réchauffement climatique par un autre réfrigérant qui est le R32 présentant un faible effet de réchauffement climatique.

Pour ces 7 entreprises, nous avons déjà acquis tous les équipements et nous sommes en phase de dédouanement pour les installer et pour former les techniciens de production. D’ici fin juillet prochain, ces entreprises seront bien équipées avec de nouvelles technologies. Et à travers ce projet, on aura un double impact positif.

On protège la couche d’ozone et on réduit aussi l’impact au niveau du CO2  équivalent. Parce que ce projet vise à éviter l’émanation de CO2 équivalent de 150.000 tonnes de CO2. Et au total, le projet «Equipe Kigali Implementation Plan » vise à réduire l’émission nationale en matière de CO2 équivalent d’ici 2030 de 550.000 tonnes.

Vous voyez donc l’impact positif sur la couche d’ozone et sur le plan climatique. Est-ce qu’il y a des actions à l’endroit du consommateur final, c’est-à-dire du grand public, pour qu’il soit sensibilisé à ses nouveaux choix ?

Oui, bien sûr, nous avons tout un programme de sensibilisation en faveur du public pour l’encourager à opter pour les nouvelles technologies, surtout lors de l’acquisition d’équipements de réfrigération ou de climatisation.

Nous sommes en contact avec, par exemple, tous les groupements interprofessionnels, comme les groupements de légumes et de fruits qui ont des chambres froides utilisant ce genre de substances.

Nous sommes en train de les former, qu’il s’agisse d’exécutants ou de personnel technique. Aussi, nous avons des programmes de formation avec les écoliers. Nous avons aussi réalisé deux chansons de sensibilisation sur la couche d’ozone et le climat.

Nous avons également développé une pièce théâtrale qu’on a présentée l’année dernière lors de la célébration de la «Journée mondiale de l’ozone », le 7 septembre 2025.

Ces actions sont menées en étroite collaboration avec notre département de sensibilisation pour toucher tout le public cible. En 2025, nous avons, avec la collaboration de la « Poste tunisienne », préparé deux timbres postaux qui ont été émis lors de la célébration de la Journée mondiale de l’ozone.

Lors de la conférence marquant la «Journée mondiale de la réfrigération », vous avez annoncé la préparation d’une nouvelle loi. En quoi consiste-t-elle ?

Puisqu’il s’agit ici des réfrigérants à fort pouvoir de réchauffement climatique, il fallait mettre en place un programme de gestion.

Il fallait aussi mettre en place une stratégie nationale pour gérer les réfrigérants en fin de vie et les équipements qui fonctionnent avec ce type de réfrigérant.

On sait très bien que tous les équipements frigorifiques, que ce soit des réfrigérateurs, des vitrines réfrigérées, des climatiseurs, que ce soit split ou bien centralisés, ont une durée de vie moyenne de 15 ans.

Une fois cette durée terminée, il faut avoir une stratégie. Comment on doit gérer ces équipements en fin de vie ? Comment on gère les réfrigérants à travers leur récupération, leur recyclage, leur régénération et leur réutilisation ?

Le réfrigérant peut être recyclé et régénéré, c’est-à-dire remis à un état équivalent à celui d’un réfrigérant vierge selon les normes internationales, afin d’être réutilisé dans des équipements déjà en service. Cette réglementation tourne autour de cela, sachant qu’en Tunisie, le parc des équipements frigorifiques est très développé, que ce soit pour la réfrigération domestique, commerciale, industrielle, la climatisation résidentielle, tertiaire et commerciale.

Est-ce qu’il y a déjà des entreprises spécialisées dans ce domaine?

En Tunisie, il y a beaucoup de sociétés de service dans le secteur du froid. Nous avons lancé un programme de formation en faveur de ces sociétés et nous avons formé beaucoup de techniciens appartenant à ces sociétés pour adopter les bonnes pratiques de manipulation des équipements frigorifiques et des réfrigérants. Et depuis 2021 jusqu’à 2026, on a formé près de 700 techniciens frigoristes relevant de plusieurs sociétés de service et entreprises étatiques.

Quelles sont les innovations et les évolutions technologiques introduites dans le secteur du froid, notamment en matière d’efficacité énergétique, de formation des compétences et de recherche-développement ?

Pour le secteur froid, il y a ce qu’on appelle la technologie «Inverter», très importante et innovante, permettant de réduire énormément la consommation d’énergie.

La technologie «Inverter» pilote le compresseur, qui est le cœur de l’installation frigorifique d’une façon générale. Ce compresseur consomme généralement beaucoup d’énergie. Et lorsqu’on utilise la technologie «Inverter», le compresseur va fonctionner avec une variation de fréquence, ce qui permet de réduire la consommation par rapport au compresseur habituel.

Nous prévoyons ainsi de soutenir les entreprises tunisiennes pour la fabrication de climatiseurs équipés de la technologie «Inverter». C’est très important comme innovation. Nous sommes, par ailleurs, en train de suivre l’évolution technologique dans ce secteur, même au niveau de la formation des formateurs.

Nous focalisons tout d’abord sur le renforcement de capacités techniques des formateurs relevant des centres de formation de l’Atfp. En Tunisie, nous avons une quarantaine de centres de formation qui enseignent le secteur du froid.

Les futurs techniciens frigoristes qui vont manipuler les équipements frigorifiques devraient être à la hauteur de nos attentes en matière de connaissances scientifiques et de nouvelles technologies. Nous avons certifié jusqu’à maintenant 141 formateurs frigoristes. C’est un chiffre très important qu’on ne trouve pas à l’échelle régionale.

Sur le plan logistique, nous avons équipé une vingtaine de centres par des équipements à haute technologie. Et même cette année, nous avons soutenu 600 centres de formation professionnelle par des équipements très innovants, c’est-à-dire qui utilisent des réfrigérants naturels qui n’ont aucun effet sur l’environnement.

Nous avons formé aussi 42 formateurs à l’utilisation sécurisée des réfrigérants naturels, car, au fait, tout le monde, maintenant, y travaille, utilisant des substances inflammables comme le propane.

C’est pour cette raison, au fait, qu’il faut former sur la méthode de manipulation, en toute sécurité, de ces réfrigérants. Pour ce qui est de la recherche-développement, nous sommes en contact avec le laboratoire génie énergétique de l’École nationale des ingénieurs de Tunis (l’Enit) et nous sommes en train de finaliser une convention avec l’Institut supérieur des sciences appliquées et de technologie de Sousse à travers le laboratoire génie énergétique.

Au cours des dernières années, les universités ont sollicité l’Anpe pour faire des conventions de partenariat pour la recherche scientifique dans le domaine de l’environnement et essentiellement dans le domaine de l’énergie et de l’efficacité énergétique.

De nouvelles filières sont créées, au niveau Master, par exemple, dans le domaine de l’environnement, du changement climatique, de la protection de la couche d’ozone. Et nous sommes en train d’étudier les possibilités de développer ces filières et d’encourager les étudiants de s’intégrer à ces nouvelles filières.

Quelles sont les perspectives ouvertes par la future réglementation et quel rôle la Tunisie pourrait-elle jouer à l’échelle régionale dans la certification et le développement des compétences ?

Dès que la réglementation verra le jour cette année —ce que j’espère vivement—, la Tunisie va devenir un pays, à l’échelle régionale, très attractif et honorable.

Nous serons peut-être sollicités par les pays de la région pour les aider à créer leur propre système de certification. Ce n’est pas simple. Cela fait maintenant dix ans qu’on y travaille.

Donc, vers une exploitation de notre expertise.

Par ailleurs, nous étudions actuellement avec les bailleurs de fonds la possibilité de créer un centre d’excellence pour la certification, pour le développement des compétences qui aura une portée régionale.

Auteur

Lassâad BEN AHMED