Société

Portrait : Maha Jouini, l’experte tunisienne qui a transformé son cancer en innovation

  • 6 juillet 2026
  • 6 min de lecture
Portrait : Maha Jouini, l’experte tunisienne qui a transformé son cancer en innovation

C’est à 38 ans que Maha Jouini reçoit le diagnostic d’un cancer du sein hormono-dépendant de stade II. Experte en gouvernance de l’intelligence artificielle, chercheuse, auteure et défenseure des droits humains, elle avait déjà consacré une partie de ses travaux à l’étude des effets de l’IA sur les sociétés africaines et à la promotion d’une intelligence artificielle plus inclusive.

Son propre parcours de soins confirme un constat déjà mis en évidence dans ses recherches : la plupart des outils numériques en santé sont conçus à partir de données et de référentiels sociaux occidentaux, qui reflètent insuffisamment les réalités vécues par les femmes tunisiennes, algériennes, marocaines, libyennes ou égyptiennes. Pour ces dernières, la maladie s’accompagne souvent de défis spécifiques, tels que les tabous sociaux, les préoccupations liées au mariage ou à la maternité, la précarité économique, les inquiétudes concernant l’emploi, ainsi qu’un accès limité à des informations fiables, disponibles dans leur langue et adaptées à leur contexte culturel.

De cette expérience naît CHIFAA, terme arabe signifiant « guérison ». Il s’agit d’une plateforme d’intelligence artificielle responsable, conçue dès l’origine pour les femmes d’Afrique du Nord et du monde arabe plutôt qu’adaptée après coup d’une technologie importée. Elle propose un compagnon d’intelligence artificielle destiné à fournir aux patientes des informations fiables et compréhensibles sur leur maladie, leurs traitements, leurs droits et les ressources disponibles, sans se substituer aux médecins, dont elle vient compléter le suivi.

Au-delà de son volet technologique, CHIFAA porte une dimension de plaidoyer : replacer les femmes au centre des politiques de santé, des systèmes numériques et des innovations en intelligence artificielle, et défendre l’idée qu’aucune patiente ne devrait être privée d’informations fiables du fait de sa langue, de sa culture ou de son contexte de vie.

Maha Jouini dirige un projet porté par une équipe multidisciplinaire réunissant chercheurs en intelligence artificielle, médecins, spécialistes du traitement automatique des langues, experts en gouvernance des données et développeurs, originaires de plusieurs pays africains. Les travaux liés aux modèles linguistiques et aux technologies d’IA adaptées aux langues et dialectes d’Afrique du Nord sont dirigés par le Dr Chaker Essid, chercheur en intelligence artificielle et en traitement automatique des langues. La qualité scientifique des contenus médicaux et leur conformité aux bonnes pratiques sont assurées par le Dr Adnan Fhima, médecin fort de plus de quinze années d’expérience clinique. Le développement technologique s’appuie sur le Dr Faten Abbassi, spécialiste des systèmes d’intelligence artificielle et des bases de données, ainsi que sur Abou Al-Kacem Ben Arab, responsable du développement numérique et de la communication digitale du projet. L’équipe affiche une ambition commune : démontrer que des solutions d’intelligence artificielle de niveau mondial peuvent être conçues en Afrique, en s’appuyant sur l’excellence scientifique, des valeurs éthiques et une connaissance fine des réalités locales. L’objectif affiché est de bâtir une technologie qui informe, accompagne et redonne de l’espoir aux femmes confrontées au cancer, tout en contribuant à une transformation durable des systèmes de santé sur le continent.

Ce travail s’inscrit dans un parcours plus large, celui d’une chercheuse et voix panafricaine reconnue sur les questions d’intelligence artificielle, à la croisée de la technologie, de l’éthique, des politiques publiques et du développement humain. L’UNESCO l’a d’ailleurs classée parmi les vingt premières figures féminines arabes ayant marqué l’histoire de l’IA, avant qu’elle ne reçoive le prix She Shapes AI 2026 dans la catégorie « leadership intellectuel en IA ».

Cet engagement de terrain s’accompagne d’un rôle institutionnel étoffé. Maha Jouini est vice-présidente de l’AFRIA, l’Agence francophone et africaine de l’intelligence artificielle, et chercheuse associée au Global Center on AI Governance, où elle contribue aux travaux de l’Observatoire africain de l’IA responsable. Elle a par ailleurs pris part aux recherches menées pour l’Indice mondial sur l’IA responsable (GIRAI). Membre praticienne du programme Éthique, technologie et politiques publiques de l’université Stanford, elle figure également parmi la toute première promotion des Microsoft Elevate Changemaker Fellows, un réseau international réunissant des personnalités engagées pour une IA responsable et inclusive.

Sa trajectoire professionnelle l’a menée en Tunisie, en Chine, en Mauritanie puis en Afrique du Sud, où elle a successivement travaillé sur la transformation numérique, la gouvernance de l’intelligence artificielle, les partenariats stratégiques et les programmes de coopération internationale. Son passage par l’Agence de développement de l’Union africaine (AUDA-NEPAD), entre autres institutions panafricaines, l’a conduite à défendre une position claire : le continent africain ne doit pas se limiter à adopter les outils d’IA conçus ailleurs, mais doit participer activement à façonner leur avenir, en s’appuyant sur un leadership éthique, la souveraineté numérique et l’innovation locale.

Cette conviction irrigue également ses travaux de recherche, consacrés à une intelligence artificielle centrée sur l’humain, à la déconstruction de systèmes de savoirs hérités de logiques coloniales, à la souveraineté numérique, ainsi qu’à l’intégration, dans les cadres mondiaux de gouvernance de l’IA, de traditions philosophiques africaines et arabes telles que l’Ubuntu, la Teranga et la Hikma. Interrogée par l’Imagining the Digital Future Center de l’université Elon, elle affirmait que « la technologie seule ne peut garantir la justice » et plaidait pour une intelligence artificielle guidée par la sagesse, la dignité et la résilience humaines.

Cette réflexion trouve un prolongement concret dans HIKMA AI, une initiative à travers laquelle elle relie technologie, philosophie, culture et empathie. Puisant son inspiration dans les héritages intellectuels de Tombouctou et de Bagdad, le projet défend l’idée que l’apport majeur de l’Afrique à l’intelligence artificielle ne se limite pas aux données ou aux talents disponibles sur le continent, mais réside avant tout dans sa sagesse.

À travers l’ensemble de ces engagements se dessine une ambition commune : faire de l’Afrique non pas une simple utilisatrice des technologies d’intelligence artificielle, mais un acteur à part entière de leur conception, porteur d’une vision éthique, inclusive et centrée sur l’humain. Le parcours de Maha Jouini illustre ainsi une conviction plus large, selon laquelle l’innovation véritable ne se mesure pas uniquement à la performance des machines, mais à la capacité de placer la sagesse, la compassion et la dignité humaine au cœur du progrès technologique.

Auteur

S. M.

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