Younes Nawar, acteur à la Presse : « C’est ce qui me maintient en vie : la scène, et le jeu »
Ses apparitions marquent les esprits bien plus que son nom… an attendant le rôle de sa vie. Younès Nawar, jeune acteur montant, s’est fait connaître du public grâce à son premier rôle à la télévision dans «El Matbaa» de Mahdi Hmili. Auparavant, son interprétation juvénile, dans «Les enfants rouges» de Lotfi Achour, l’a révélé au public. Il a enchaîné ensuite avec «Aicha» de Mehdi Barsaoui, «Fanon» de Jean– Claude Barny, et plus récemment, avec «A voix basse» de Leyla Bouzid, toujours dans les salles tunisiennes. Rencontre avec un artiste aux multiples sensibilités et aux rêves plein les yeux.
La Presse —En peu de temps, et au gré de vos différentes apparitions dans de longs métrages, mais aussi à la télé en 2025, peut–on dire que vous vous êtes forgé un nom, que vous devenez un visage reconnaissable? Quelle serait votre évaluation de ce parcours?
J’essaie de me découvrir le plus possible. De me comprendre. C’est comme une quête de soi. Je m’essaie à des offres pour l’instant, tout en affinant ma formation, mon savoir. Ce parcours est une accumulation d’expériences passées toutes édifiantes. «Ecrire mon nom», ça reste très formel. Tout reste encore à faire.
Je sonde mon environnement depuis tout petit. J’exploite cette société, la mienne, qui manque d’ouverture, dénuée d’art, de culture. Les rencontres intéressantes et les retours édifiants du public et des gens du métier m’aident à aller de l’avant. Je m’amuse même dans des expériences limitées dans le temps comme celles vécues avec Leyla Bouzid ou Lotfi Achour. Ce que je garde en tête, plus que tout, c’est mon premier contact avec les personnes, les talents. Quand le réalisateur nous parle du personnage et du film et qu’il lève le voile sur son monde à lui. C’est un moment infiniment édifiant !
On vous a découvert sur le grand et petit écran, pourtant, vous émanez du théâtre et votre dévouement pour cet art reste indéfectible. Quelle place a-t-il dans votre vie et dans votre parcours ?
Les portes du 4e art se sont un jour ouvertes devant moi, dans un concours de circonstances, quand j’étais très jeune, encore au lycée. J’avais 16 ans. Je n’avais pas spécialement en tête l’envie de m’y consacrer au début. J’ai participé à un programme, conçu par le ministère de l’Education en 2016 et qui encourageait à implanter le théâtre dans toutes les écoles ou établissements étatiques, primaires, collèges ou secondaires, quand mon professeur de l’époque nous l’a suggéré.
Une fois par semaine le vendredi, c’étaient théâtre et clubs de théâtre au lycée. C’était soit cette initiation au 4e art, soit choisir les excursions et l’organisation de voyages. Etant curieux de m’essayer à toute chose inconnue, j’ai sauté dans le théâtre presque spontanément. Le hasard, j’y crois et je le vis bien (sourire). J’ai dû revoir la Sitcom «Happyness» avec Sawssen Maalej et Lotfi Abdelli.
J’ai présenté un petit projet, une histoire qui a été une réussite. A El Ouardanine, mon village natal, cela a directement résonné, et depuis, j’ai commencé à fréquenter la maison de la culture sur place et à attirer de potentiels passionnés. J’étais le premier à avoir exercé le théâtre dans la région et dans mon village.
J’ai fait ensuite l’ISG Sousse, pour un moment, ensuite, l’ISAD, après le décès de mon père. Cet événement a fait l’effet d’une illumination chez moi : je me suis écouté, et me suis consacré au théâtre. Et la capitale tunisienne m’avait grandement accueilli. Tunis m’a profondément forgé et construit. Parallèlement, je faisais des courts métrages de fin d’année et scolaires pour les étudiants en cinéma et c’est ainsi que tout s’est enchaîné… et ça continue jusqu’à maintenant.
Que vous a apporté le théâtre ?
Je le sonde encore à travers la notion du paradigme. Le théâtre m’a ouvert grandement les portes de cette notion infiniment importante pour moi. Je vois des mondes, et je perçois la vie différemment, en plusieurs versions. Le théâtre nous apprend l’écriture profonde des personnages, les répétitions incessantes jusqu’à la maîtrise. La pratique sur scène jusqu’ à 9 mois durant. Notre rapport à la scène est consolidé ainsi. On ne cessera jamais d’apprendre en faisant ce métier. L’acteur apprend à vie.
Jusqu’à ce que Lotfi Achour vous retienne pour son long métrage «Les enfants rouges», et ce fut votre première fois au cinéma…
Le casting était houleux, difficile. Une fille m’avait remarqué, repéré. Par instinct, elle a insisté pour que je participe à ce casting. J’avais peur, j’ai foncé, et peu de temps après, à ma grande surprise, Lotfi Achour m’appelle. C’était inattendu. Par téléphone, il m’annonce la nouvelle et me dit que j’avais une qualité rare, liée à «l’Humain que j’étais». Ce sont des mots qui m’ont profondément touché et que je retiens à vie.
Vos rôles sont saisissants, pourtant, ils ne sont pas principaux. Ils secouent et sont clés dans vos films. Est-ce que tout se fait à travers vos choix, une sélection de propositions ?
Des films classe A. Il y a naturellement des propositions que j’ai déclinées. Ce qui compte pour moi, c’est la rencontre. L’éloquence du réalisateur, sa manière de défendre son idée, son scénario. Il faut que je partage les mêmes idées que lui, la même perception du monde, qu’il possède une ouverture sur le monde, qu’il soit tolérant, qu’il croie à la paix. Je demande à voir qui est dans la distribution, avec qui je vais partager l’affiche, et puis le défi à surmonter. L’apport du projet.
Vos rôles choisis transmettent beaucoup d’émotions sans forcément beaucoup parler ou paraître. Ce sont des rôles clés pour la plupart et c’est donc un certain registre que vous choisissez jusqu’à maintenant : c’est le drame. Vous vous voyez opter pour des expériences de jeu totalement différentes, autres ?
Sans doute, oui. Je n’appelle pas cela « registre » d’ailleurs, il s’agit d’un jeu d’acteur à perfectionner, à travailler. Je reste preneur et le rôle de l’acteur est de s’adapter, et d’affiner toute proposition édifiante peu importe le scénario, l’univers du film. Tant que je suis en vie, je foncerai. C’est ce qui me maintient en vie d’ailleurs. La scène et le jeu.
Et à un moment, vous vous retrouvez à l’affiche d’une série télévisée en 2025 «El Matbaa» de Mehdi Hmili. Après le cinéma et le théâtre, c’est ainsi que la télé s’impose à vous…
(Rire), ce qui m’avait fait peur d’ailleurs. Le projet d’«El Matbaa» de Mehdi Hmili était très abouti. Il y avait une dynamique de travail autour de ce projet, particulièrement impressionnante. Une passion et une équipe unie autour de son projet. Du travail mais aussi du divertissement, dans une atmosphère extraordinaire, et un quotidien pendant lequel on apprend beaucoup. C’était une expérience formidable. Tout le monde m’a aidé à aller de l’avant. Le rythme était houleux, mais on a pu relever le défi. C’était la course contre la montre de réaliser ce projet en un laps de temps très serré. C’est le travail pour la télé qui se déroule ainsi.
Et un jour, vous vous retrouvez dans un film historique important, sur lequel a participé Mathieu Kassovitz, et qui a été réalisé par Jean–Claude Barny : «Fanon». Comment avez-vous vécu cette prise de contact avec un monument du cinéma mondial comme Kassovitz ?
Quand j’ai été contacté, je n’en revenais pas. Ces deux noms travaillent beaucoup ensemble. Je retiens les compliments, les encouragements, les «Bravo». Barny, qui était l’ami d’enfance de Kassovitz, m’avait dirigé. Les deux étaient actifs dans des mouvements de gauche en France, auparavant. Kassovitz a toujours été conseillé sur les films de Jean– Claude. J’avais fait bonne impression. C’était une apparition intéressante. Je jouais un Falleg, qui a été interné dans un asile psychiatrique et qui a donc forcément croisé le chemin du Dr Fanon. Les rencontres que j’ai faites sur ce tournage sont infiniment enrichissantes.
Jusqu’à actuellement, le public peut vous découvrir à l’affiche du long métrage «A voix Basse» de Leyla Bouzid. Drame familial qui traite d’un sujet tabou. Un film qui fait écho au déni adopté dans notre société et qui raconte l’intime. Que retenez– vous de cette expérience ?
Un dépassement de soi et la douceur de Leyla Bouzid. Une réalisatrice singulière avec un regard exceptionnel. Le sujet m’avait beaucoup intéressé. J’aime créer des débats, lever le tabou sur des thèmes sociaux importants. On fait du cinéma et du théâtre pour ne pas caresser dans le sens du poil, pour créer l’échange et le débat. Pour dépasser la peur.
Il y a une certaine urgence à traiter de ces sujets. De tout phénomène qui crée autant de phobies, de peur, et de violences sociales. Le film a finalement été très bien reçu. Beaucoup de débats ont eu lieu dans le calme et c’est très important, et c’est même tout ce qui compte. C’était l’opportunité d’ouvrir le voile sur un thème aussi sensible. Il y a une vague de conscience mondiale, je trouve, qui n’épargne pas la Tunisie, forcément.
Vous ne faites pas encore partie des jeunes de l’époque qui aspirent à partir et à faire carrière ailleurs…
S’il y a nécessité de partir pour des projets utiles, j’irai, sans pour autant perdre le lien avec la Tunisie. Partir pour partir, hors de question. Partir pour des expériences momentanées constructives, oui. J’adore la Tunisie et ses gens, malgré ses hauts et surtout ses bas. D’où ma co-fondation de l’espace culturel le HAC : Hammamet Art & Culture qui a complètement chamboulé ma vie.



