Plus d’un an après son passage à la tête de la sélection tunisienne, Sabri Lamouchi est sorti de son silence. Invité du podcast Campo sur YouTube, dans un entretien mené par le journaliste Ismaïl Bouabdellah, l’ancien sélectionneur des Aigles de Carthage a livré un témoignage à la fois lucide et empreint d’émotion sur une expérience qu’il qualifie d’intense, mais inachevée.
Sans chercher, selon ses propres mots, à “régler des comptes”, le technicien franco-tunisien est revenu sur les coulisses de son éviction, ses regrets, les difficultés rencontrées au sein de la sélection et les défis structurels auxquels fait face le football tunisien.
“Une décision soudaine et brutale”
Le moment le plus marquant de son récit concerne incontestablement la manière dont son aventure avec les Aigles de Carthage a pris fin.
Sabri Lamouchi affirme avoir appris indirectement son limogeage après une nuit de sommeil. À son réveil, il découvre 27 appels manqués de son épouse, de ses enfants et de ses proches. C’est seulement à ce moment-là qu’il apprend que la Fédération tunisienne de football avait publié un communiqué annonçant son départ… avant de le retirer.
“ Je ne m’attendais absolument pas à ce qui s’est passé », raconte-t-il, qualifiant cette séparation de « soudaine et brutale”.
Selon lui, la veille encore, les dirigeants fédéraux lui avaient renouvelé leur confiance avant le premier match de la Tunisie en Coupe du monde face à la Suède, lui assurant que leur collaboration se poursuivrait quel que soit le résultat de cette rencontre.
Une promesse qui, selon Lamouchi, ne sera jamais honorée.
“Le match contre la Belgique a été le tournant”
S’il reconnaît que les résultats n’ont pas été à la hauteur des attentes, l’ancien sélectionneur estime que la rencontre face à la Belgique a constitué le véritable point de bascule de son mandat.
Il considère que les événements qui ont suivi cette rencontre ont progressivement conduit à la rupture, alors même qu’il croyait toujours bénéficier du soutien de ses dirigeants.
Malgré cette déception, Lamouchi insiste sur un point : il ne nourrit aujourd’hui ni rancœur ni désir de revanche.
“Si je parle aujourd’hui, ce n’est pas pour régler des comptes”, assure-t-il.
Le geste qui l’a le plus marqué
Paradoxalement, c’est au moment où son avenir semblait déjà scellé que Sabri Lamouchi dit avoir vécu l’un de ses souvenirs les plus forts.
Ignorant encore officiellement son éviction, il décide de se rendre normalement à l’entraînement. Là, plusieurs joueurs viennent spontanément vers lui.
“Ils ne m’ont pas demandé ce qui s’était passé. Ils m’ont simplement dit : “Nous avons commencé cette aventure ensemble et nous la terminerons ensemble”.”
Une marque de soutien que l’ancien sélectionneur décrit comme l’un des moments les plus émouvants de son passage avec la sélection nationale.
Des regrets assumés
L’ancien entraîneur ne cherche toutefois pas à éluder sa part de responsabilité. “Je n’ai pas réussi”, reconnaît-il sans détour.
Parmi les décisions qu’il regrette le plus figure l’absence de Ferjani Sassi dans son groupe.
Avec le recul, Lamouchi estime que l’expérience du milieu tunisien aurait apporté un équilibre précieux à une équipe qu’il jugeait en manque de leadership.
“Il n’y avait pas de véritable leader dans cette sélection”, affirme-t-il, estimant que les jeunes joueurs appelés à constituer l’ossature de l’équipe n’avaient pas encore atteint la maturité nécessaire pour endosser ce rôle.
“Le problème dépasse les individus”
Au-delà de son cas personnel, Sabri Lamouchi élargit son analyse à l’ensemble du football tunisien.
Selon lui, les difficultés de la sélection ne peuvent être réduites au travail d’un seul entraîneur. “Si certains veulent faire porter toute la responsabilité à Sabri Lamouchi, c’est leur choix. Mais le problème ne concerne pas une seule personne”, souligne-t-il.
Il regrette également que certaines décisions autour de la sélection soient parfois influencées par des considérations personnelles.
“La Fédération est une institution, mais au-dessus de la Fédération, il y a une nation”, insiste-t-il, appelant à préserver l’intérêt de la sélection nationale avant toute autre considération.
Plaidoyer pour un projet durable
Pour l’ancien international français, le principal mal dont souffre le football tunisien reste l’instabilité.
Il rappelle que la sélection nationale a connu près de 21 sélectionneurs en 22 ans, une situation qu’il juge incompatible avec la construction d’un projet sportif ambitieux.
À ses yeux, la Tunisie dispose pourtant d’atouts considérables, notamment grâce au travail réalisé auprès des joueurs binationaux.
“ Les Tunisiens établis à l’étranger donnent naissance à des générations de très bons joueurs, et la Fédération a accompli un excellent travail pour les convaincre de porter le maillot national”, souligne-t-il.
Lamouchi plaide ainsi pour une vision à long terme, fondée sur la stabilité, la continuité et une meilleure valorisation du potentiel humain dont dispose la Tunisie.
“Je suis venu servir mon pays”
Malgré l’amertume qui transparaît parfois dans son récit, Sabri Lamouchi conclut son témoignage sur une note d’attachement envers la Tunisie.
“Je suis venu servir mon pays, mettre mon expérience au service de la sélection et essayer d’apporter quelque chose. Je n’ai pas réussi, c’est une évidence. Mais quel entraîneur aurait pu réussir dans de telles conditions et en si peu de temps ?”
Une réflexion qui dépasse son seul parcours et relance, en filigrane, le débat sur la stabilité des projets sportifs en Tunisie et sur les conditions nécessaires pour permettre à un sélectionneur de bâtir une équipe compétitive sur la durée.
R.I



