Des majors du bac à l’exil des compétences : Que deviennent les meilleurs bacheliers tunisiens ?
Le choix de la lauréate nationale du baccalauréat 2026, Yasmine Yaakoubi, de poursuivre des études d’ingénieur à l’Université de Heidelberg, en Allemagne, illustre une nouvelle fois l’excellence de l’école tunisienne.
Mais au-delà de cette réussite individuelle se pose une question de politique publique rarement abordée : que deviennent les meilleurs bacheliers tunisiens une fois partis étudier à l’étranger ?
Alors que l’État investit chaque année dans la formation de son élite, il ne dispose toujours d’aucun dispositif public permettant d’en mesurer les retombées.
La Presse — Le départ de Yasmine Yaakoubi vers l’une des plus prestigieuses universités d’Europe a été salué comme une fierté nationale. Première au classement du baccalauréat 2026, elle rejoint l’Université de Heidelberg avec l’ambition de poursuivre des études en sciences de l’ingénieur.
Son parcours témoigne du niveau de l’enseignement tunisien et de la capacité de ses meilleurs élèves à intégrer les établissements les plus sélectifs au monde. Pourtant, derrière cette réussite largement médiatisée, une interrogation demeure lourdement absente du débat public : que deviennent ces jeunes talents après leur départ ?
Car si l’on célèbre leur admission dans les grandes universités étrangères, leur parcours, leur insertion professionnelle et leur éventuel retour au pays échappent presque totalement au radar des pouvoirs publics.
Un investissement dans l’excellence
Chaque année, l’État tunisien finance les études à l’étranger des meilleurs lauréats du baccalauréat. Pour la rentrée universitaire 2026, le ministère de l’Enseignement supérieur a accordé 155 bourses nationales destinées aux majors du bac pour intégrer notamment des universités en Allemagne, en France et dans d’autres établissements d’excellence. En tenant compte des programmes de coopération bilatérale, près de 200 jeunes quittent ainsi chaque année la Tunisie grâce à un financement public.
À ces bénéficiaires s’ajoutent plusieurs milliers d’autres étudiants qui poursuivent leurs études à l’étranger à leurs propres frais ou grâce à d’autres dispositifs. La France demeure la première destination. Campus France accompagne environ 5.000 candidats tunisiens chaque année dans leurs démarches de préinscription, tandis que 15.949 étudiants tunisiens étaient inscrits dans les établissements français durant l’année universitaire 2024-2025. L’Allemagne, le Canada ainsi que plusieurs autres pays européens attirent également un nombre croissant de jeunes diplômés tunisiens.
Le phénomène concerne désormais une part importante de l’élite scolaire. Lors de la session principale du baccalauréat 2026, 139 candidats ont obtenu la mention « Très bien » et 1.281 la mention « Bien ». Une proportion significative de ces excellents élèves nourrit aujourd’hui l’ambition de poursuivre son cursus hors de Tunisie.
Une politique sans véritable tableau de bord
Former les meilleurs étudiants dans les universités les plus performantes est un choix stratégique adopté par de nombreux pays. Encore faut-il être capable d’en mesurer les résultats.
Combien de bénéficiaires de bourses de l’État obtiennent effectivement leur diplôme ? Dans quelles spécialités ? Combien poursuivent leur carrière dans les pays d’accueil ? Combien reviennent exercer en Tunisie ? Quelle est leur contribution au développement économique, scientifique ou technologique du pays ?
À ces questions pourtant essentielles, aucune réponse officielle consolidée n’est disponible.
Le ministère de l’Enseignement supérieur ne publie ni statistiques de suivi, ni études d’impact, ni évaluation du parcours académique des bénéficiaires des bourses de l’État. Il n’existe pas davantage de données publiques sur leur insertion professionnelle ou sur leur taux de retour après leurs études.
Le paradoxe est d’autant plus frappant que l’État dispose d’informations très précises jusqu’au départ des étudiants. Les dossiers de candidature, les résultats au baccalauréat, les filières choisies, les universités d’accueil et les montants des bourses sont parfaitement connus des administrations concernées.
En revanche, une fois les étudiants installés dans leur établissement étranger, le suivi devient quasiment inexistant. Les pouvoirs publics ne publient ni statistiques consolidées sur les taux de réussite, ni données sur les changements de filière, les abandons éventuels, les poursuites en doctorat, l’insertion professionnelle ou le retour au pays.
Cette absence d’évaluation contraste avec les pratiques observées dans de nombreux pays ayant fait du capital humain un levier stratégique de développement. Plusieurs États disposent aujourd’hui de systèmes de suivi longitudinal permettant de connaître le parcours académique et professionnel de leurs diplômés, d’identifier les secteurs porteurs, de mesurer les retombées des programmes de bourses et d’entretenir des réseaux actifs avec leur diaspora scientifique.
En Tunisie, la question ne relève pourtant pas de la simple curiosité statistique. Elle touche directement à l’efficacité de la dépense publique. Chaque bourse accordée représente un investissement important de la collectivité. Sans données fiables sur le devenir des bénéficiaires, il demeure impossible d’évaluer le rendement économique, scientifique ou social de cet effort financier, ni d’adapter les politiques publiques aux besoins réels du pays.
Une fuite des compétences qui commence dès le baccalauréat
Le départ des majors du bac ne constitue plus un phénomène isolé. Il représente désormais la première étape d’un mouvement beaucoup plus large : celui de l’émigration des compétences.
Selon les dernières estimations de l’Ordre des ingénieurs, plus de 46.000 ingénieurs ont quitté la Tunisie au cours de la dernière décennie, et le rythme des départs devrait dépasser les 8.000 par an en 2026.
Le Conseil national de l’Ordre des médecins estime, pour sa part, que près de 1.600 médecins quittent le pays cette année.
La Fédération générale de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique évoque également le départ de plus de 5.000 enseignants-chercheurs vers des universités étrangères.
Cette tendance n’est pas nouvelle. Dans un rapport publié en 2018, l’Organisation de coopération et de développement économiques (Ocde), consacré à la mobilité internationale des compétences tunisiennes, estimait que près de 95.000 jeunes cadres tunisiens avaient quitté le pays entre 2011 et 2017, principalement vers les pays européens.
Le rapport soulignait déjà que cette accélération concernait des profils hautement qualifiés – ingénieurs, médecins, chercheurs, enseignants et cadres – et appelait à mieux comprendre les déterminants de ces départs ainsi qu’à renforcer les politiques de valorisation des compétences nationales.
Au-delà de la fuite des cerveaux
Les responsables politiques préfèrent aujourd’hui parler de « mobilité des compétences » plutôt que de « fuite des cerveaux ». Cette approche met en avant les transferts de savoir-faire, les réseaux scientifiques internationaux et les investissements que la diaspora peut générer au profit du pays d’origine.
Cette vision est loin d’être dénuée de fondement. De nombreux pays ont démontré qu’une diaspora hautement qualifiée pouvait constituer un formidable levier de développement, à condition d’entretenir des liens permanents avec elle et de disposer d’outils permettant d’en mesurer les retombées.
Or la Tunisie ne dispose toujours ni d’un observatoire national des étudiants boursiers ni d’un système public de suivi longitudinal des diplômés formés à l’étranger. L’absence de ces instruments prive les décideurs d’informations indispensables pour ajuster les politiques de formation, anticiper les besoins du marché du travail ou mettre en place des mécanismes incitant les compétences à revenir ou à contribuer au développement du pays depuis l’étranger.
Un enjeu qui dépasse les parcours individuels
Le cas de Yasmine Yaakoubi n’est donc pas seulement celui d’une brillante lauréate appelée à poursuivre un parcours d’excellence. Il est aussi le symbole d’une question que la Tunisie devra tôt ou tard affronter : comment transformer la réussite individuelle de ses meilleurs élèves en richesse collective ?
Former une élite capable d’intégrer Heidelberg, Polytechnique, CentraleSupélec, l’École normale supérieure ou les grandes universités canadiennes constitue incontestablement une réussite nationale. Mais cette réussite ne peut être pleinement revendiquée que si le pays est en mesure d’en mesurer les retombées, d’entretenir des liens durables avec ses diplômés et de créer les conditions de leur participation au développement national, qu’ils choisissent de revenir ou de contribuer depuis l’étranger.
À l’heure où la Tunisie affirme vouloir bâtir une économie fondée sur la connaissance, l’innovation et la compétitivité, la question n’est plus de savoir combien de ses meilleurs bacheliers partent chaque année. Elle est de savoir ce qu’ils deviennent, ce qu’ils apportent au pays et pourquoi, jusqu’à présent, personne ne semble véritablement chargé de répondre à ces questions. C’est sans doute là le véritable angle mort de la politique tunisienne de valorisation des compétences.



