Les affiches des festivals internationaux de Hammamet, Carthage, Bizerte, et même quelques événements privés ont, en commun, le grand retour de chanteurs arabes qu’on croyait à la retraite. Est-ce un phénomène passager ou une tendance qui menace nos chanteurs travaillant dur pour se faire programmer ?
La Presse — Des artistes libanais, syriens, égyptiens et autres ne produisent plus de nouveaux titres, mais trouvent quand même leur place sur nos scènes. Le Festival international de Hammamet propose comme chaque année une line-up variée afin de satisfaire tous les goûts. On retrouve Yara le 18 juillet, Joseph Attieh le 22, Melhem Zein le 6 août.
À Carthage, il y a Rayan le 2 août dans un concert caritatif en marge du festival. Un concert de Nawal Zoghbi est prévu pour le 18 juillet à la Cité des sciences de Tunis, organisé par une société privée. Ihab Tawfik a rendez-vous avec le public de Bizerte. Et, après l’énorme triomphe de Bryan Adams à Dougga, le festival international s’est contenté de deux spectacles étrangers dans sa programmation officielle, dont un concert de Hakim…
Tous ces artistes ont connu l’apogée de leur succès au début des années 2000. Depuis, ils ne font plus de nouvelles chansons, ou peut-être plus de nouveaux tubes. Leurs productions récentes passent parfois inaperçues et ils ont du mal à atteindre de nouveau la gloire des décennies précédentes.
Pour cette raison, leurs passages récents dans ces différents événements ont suscité l’indignation des internautes, des critiques, et surtout des artistes tunisiens. D’une part, ils sont qualifiés de « démodés ». Certains pensent qu’un chanteur qui ne crée plus ne devrait pas continuer à donner des concerts avec ses anciens titres. Un premier point à clarifier, c’est que la bonne musique n’a pas de date de péremption, pareil pour l’interprète.
Derrière ces noms qui ne sortent plus de nouveaux tubes, il y a déjà un nombre considérable d’albums vendus à l’époque des cassettes. Sur les plateformes, ils cumulent des millions de vues et de téléchargements. Quand on pense à Yara, par exemple, c’est plus de 300 millions de vues sur YouTube pour un seul titre « Ma beeraf ».
Comment une chanson avec autant de succès peut-elle être simplement classée comme passée de mode ? Ce sont des artistes d’une autre génération, avec un public cible fait essentiellement de personnes ayant grandi dans les années 80 et 90. Joseph Attieh a remporté la troisième saison de Star Academy dans sa version arabe en 2006.
Plus qu’un concours de musique, c’était une émission de téléréalité. À force de suivre les candidats dans leur quotidien pendant des semaines entières, un lien presque familier s’est tissé avec le public. Il en est de même pour Melhem Zein qui s’est fait connaître à la première saison de Super Star. Ce sont des chanteurs de renom au talent reconnu qui ont pris une pause sans perdre leur influence.
Pour Nawal Zoghbi, Hakim, Ihab Tawfik et d’autres stars de cette génération, c’est une longue carrière avec des titres devenus incontournables. Ce succès retentissant se traduit selon les critères actuels à travers les millions de vues que leurs clips cumulent sur les plateformes. Quand de bons artistes ne sont plus sous les projecteurs, ce n’est absolument pas une raison pour qu’on se détourne d’eux et qu’ils tombent dans l’oubli.
L’attente de les retrouver en direct, ce rêve de jeunesse né plusieurs années en arrière, sera finalement concrétisé, au grand bonheur de leurs fans. Il y a un mot d’ordre qui résume parfaitement ce rapport : la nostalgie. Ceci s’applique même aux stars les plus prolifiques. Quand ils montent sur scène, ce n’est pas le dernier album que le public réclame, mais les titres anciens avec lesquels beaucoup ont grandi.
Les moments forts des concerts sont ceux où la foule chante en chœur avec la star ces tubes devenus intemporels, auxquels les années ont donné une valeur émotionnelle bien plus marquée. Si les affiches de nos festivals incluent tous ces noms dont les plus grands succès appartiennent au passé, c’est parce qu’ils ont un nombre considérable de fans dont il faut respecter les goûts.
Une rivalité avec les artistes tunisiens ?
Des voix appellent en continu à prioriser les artistes tunisiens qui font de leur mieux pour préparer des spectacles concurrentiels et déposent des dossiers en espérant décrocher une place dans la saison culturelle estivale. Et là, ça nous ramène à une autre question épineuse : ces chanteurs étrangers sont-ils invités par les organisateurs ou passent-ils par les mêmes procédures que les Tunisiens ?
Le souci de la concurrence avec nos stars tunisiennes est vrai. Or, un festival international est censé être ouvert sur d’autres cultures, d’autres nationalités. Plusieurs grands événements ont souligné leur volonté de mettre à l’honneur les artistes locaux cette année. Mais ceci ne signifie pas leur accorder l’exclusivité.
La formule du partage de la scène a été tout de même appliquée à plusieurs reprises, notamment au Festival international de Bizerte. Des chanteurs dont les styles sont très différents et qui n’ont pas forcément le même public ont été programmés en une seule soirée, en respectant la règle du binôme tunisien-étranger. C’est ce qui a donné des rencontres improbables comme Raouf Maher et Wael Jassar, qui auraient pu se produire à guichets fermés, chacun de son côté, ou encore Imen Cherif et Ihab Tawfik..
Le retour des « seniors »
En plus des stars des années 2000, il y a au programme cette année ceux que l’on pourrait considérer comme « des légendes vivantes ». Un surnom certes amplement mérité, vu leurs longs parcours et leur apport à la scène musicale arabe. Il s’agit de Marcel Khalifé, Khaled, Mayada El Hennawy, Majda Al Rumy..Ils ont pris de l’âge, on le sait.
Leurs compétences vocales ne sont peut-être plus les mêmes, ce qui peut être scientifiquement logique. Mais, là, on évoque des artistes qui ont chacun près d’un demi-siècle de carrière. On ne peut donc pas les évaluer selon les critères d’une audition pour un concours de chant. Leurs concerts sont des expériences à vivre, pas seulement de la bonne musique à écouter.
Quand on cite Khaled, par exemple, au-delà de son surnom de « Roi du Rai », on pense à sa collaboration avec Jean-Jacques Goldman pour le tube planétaire « Aicha ». C’est le même nom qui a signé les titres phares de Céline Dion, Johnny Halliday et de nombreuses autres stars.
Dans ce même sens, Mayada El Hennawy a été soutenue par Mohamed Abdelwahab. Des titres majeurs de son répertoire ont été composés par Baligh Hamdi, Riadh Sombati et d’autres noms des plus célèbres de tous les temps. Ce n’est donc pas une musique qui perd de sa valeur à mesure que l’interprète avance dans l’âge. Des chanteurs « seniors » continuent à se produire partout dans le monde.
Hugues Aufray remplit les salles alors qu’il s’apprête à souffler sa 97e bougie. Mireille Mathieu a célébré l’année dernière 60 ans de carrière avec 3 concerts successifs à l’Olympia. Les Rolling Stones ont sorti un nouvel album il y a quelques jours. Nous recevons de nouveau à Carthage The Jacksons qui sont en tournée mondiale…
Prendre de l’âge ne devrait donc pas être une raison pour perdre de sa popularité et s’effacer de la scène artistique. Il n’y a pas de retraite pour les chanteurs encore capables de nous émerveiller et nous émouvoir. Le temps ne fait que confirmer davantage le mérite des grands artistes. La bonne musique traverse les époques, continue de toucher les nouvelles générations et séduit même les plus jeunes mélomanes.



