Face à une épidémie silencieuse qui tue chaque année des milliers de Tunisiens, l’urgence n’est plus seulement de renforcer l’arsenal juridique, mais surtout de faire respecter les règles déjà en vigueur. Le ministère de la Santé prépare une révision de la loi antitabac. Une réforme nécessaire, mais qui restera sans effet si les autorités ne passent pas enfin à l’action contre les contrevenants.
La Presse — Le constat est implacable : le tabagisme demeure l’un des principaux défis de santé publique en Tunisie. Malgré plusieurs décennies de campagnes de sensibilisation, malgré l’existence d’un cadre juridique relativement complet et malgré les engagements internationaux du pays, la consommation de tabac reste à un niveau alarmant.
Le ministre de la Santé, Mustapha Ferjani, l’a rappelé récemment lors d’une réunion ministérielle organisée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) consacrée à la consommation de tabac et de nicotine chez les jeunes dans la région de la Méditerranée orientale. Il a insisté sur la nécessité de renforcer la lutte contre le tabagisme, particulièrement auprès des adolescents et des jeunes, considérés comme une cible privilégiée de l’industrie du tabac et des nouveaux produits contenant de la nicotine.
Pour le ministre, la prévention des maladies non transmissibles passe nécessairement par une politique antitabac plus efficace, une meilleure coopération entre les pays et un renforcement des stratégies de prévention afin de réduire les risques liés au tabac.
Des déclarations qui interviennent dans un contexte préoccupant. Selon les données disponibles, le tabagisme serait responsable d’environ 13.200 décès chaque année en Tunisie. Près d’un homme adulte sur deux est fumeur, avec une prévalence estimée à 49,5 %. Chez les adolescents, la situation est également inquiétante : une enquête nationale a révélé que 22,8 % des jeunes âgés de 13 à 15 ans consomment des produits du tabac ou de la nicotine.
Ces chiffres traduisent une réalité qui dépasse largement la question des comportements individuels. Le tabagisme est devenu un problème collectif qui affecte le système de santé, augmente les dépenses publiques et expose des millions de citoyens au tabagisme passif.
Une loi ancienne, mais toujours peu appliquée
La Tunisie n’est pourtant pas dépourvue de moyens juridiques. La loi n°98-17 du 23 février 1998 relative à la prévention des méfaits du tabagisme constitue depuis près de trois décennies le socle de la politique nationale de lutte contre le tabac. Elle interdit notamment de fumer dans plusieurs espaces publics afin de protéger les citoyens contre les effets nocifs du tabagisme passif.
Cette législation a été complétée par plusieurs textes d’application précisant les lieux concernés et les modalités de contrôle. Les établissements de santé, les établissements scolaires, les administrations publiques, les moyens de transport collectif et plusieurs autres espaces recevant du public sont concernés par cette interdiction.
Mais entre le texte de loi et la réalité quotidienne, le fossé reste considérable.
Dans de nombreux cafés, restaurants, administrations ou lieux d’attente, la cigarette continue d’être consommée ouvertement, au mépris des règles en vigueur. Les panneaux d’interdiction sont parfois inexistants, souvent ignorés. Les contrôles sont insuffisants et les sanctions contre les contrevenants demeurent exceptionnelles.
Cette situation donne le sentiment que fumer dans un espace public fermé relève davantage d’une tolérance sociale que d’une infraction. Or, une loi qui n’est pas appliquée perd progressivement son autorité et son efficacité.
Le problème n’est donc pas uniquement l’absence de réglementation, mais bien le manque de volonté et de mécanismes permettant son application effective.
Réviser la loi, mais surtout appliquer celle qui existe
Le ministère de la Santé a annoncé la préparation d’un projet de révision de la législation antitabac afin notamment d’intégrer les cigarettes électroniques et les nouveaux produits à base de nicotine. Cette évolution est nécessaire pour tenir compte des transformations du marché et de l’apparition de nouvelles habitudes de consommation, particulièrement chez les jeunes.
Mais cette réforme ne doit pas occulter une priorité immédiate : faire respecter les dispositions déjà existantes.
Il serait paradoxal d’adopter de nouvelles règles alors que les anciennes restent largement inappliquées. L’efficacité d’une politique de santé publique ne se mesure pas uniquement au nombre de lois votées, mais à leur impact réel sur les comportements.
La lutte contre le tabagisme exige une mobilisation de tous les acteurs publics. Le ministère de la Santé doit poursuivre ses efforts de prévention, renforcer les programmes d’aide au sevrage et accélérer l’adoption du nouveau cadre juridique. Mais les autres autorités ont également un rôle essentiel à jouer : municipalités, services de contrôle, administrations et forces chargées de faire respecter la réglementation doivent assumer leurs responsabilités.
Il ne s’agit pas de mener une politique répressive contre les fumeurs, mais de garantir un droit fondamental : celui de vivre et de travailler dans des espaces publics préservés de la fumée.
La prévention doit également évoluer. Les messages de sensibilisation doivent être mieux adaptés aux jeunes générations et accompagnés de dispositifs accessibles d’aide à l’arrêt du tabac. Un fumeur n’est pas seulement un consommateur à sanctionner ; il est souvent une personne dépendante qui a besoin d’information, d’accompagnement et de solutions adaptées.
La Tunisie dispose aujourd’hui d’un diagnostic clair. Les chiffres sont connus, les risques sont établis et les textes existent. Ce qui manque encore, c’est une véritable culture d’application de la loi.
La lutte contre le tabagisme ne peut plus se limiter aux discours officiels prononcés à l’occasion des journées mondiales ou des conférences internationales. Elle doit se traduire par des actes concrets sur le terrain.
Réviser la loi est une nécessité. La faire respecter est une urgence.
Car derrière chaque cigarette allumée se cache toujours le même danger: une addiction qui peut coûter une vie.



