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Festival International de Carthage – « Karhména, Mkhabal fi Qobba » de Moez Toumi : Dernier tour de piste pour la matriarche

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  • 28 juillet 2026
  • 8 min de lecture
Festival International de Carthage – « Karhména, Mkhabal fi Qobba » de Moez Toumi : Dernier tour de piste pour la matriarche

Dodue, avec les formes généreuses et rassurantes des mamies méditerranéennes, vêtue d’une fouta et d’une blousa étincelantes, les lunettes glissant au bout du nez, la langue bien pendue, «La Karhména», visiblement très aimée du public, a attiré les foules, dimanche dernier, au Festival international de Carthage.

Il faut dire que la météo s’y prêtait aussi, après plusieurs journées de forte chaleur. La soirée, clémente, invitait volontiers au déplacement avec une brise fraîche qui a soufflé sur le théatre romain et une pluie intermittente, dont on a d’abord redouté la montée en intensité au point de perturber le spectacle, qui s’est finalement contentée de rafraîchir l’atmosphère avant que les nuages ne poursuivent leur chemin.

La Presse — « Karhména, Mkhabal fi Qobba » est le titre du one-man-show que le comédien tunisien Moez Toumi porte sur les scènes du pays depuis plusieurs années. À Carthage, l’artiste faisait ses adieux à ce personnage qui l’a accompagné durant une longue étape de sa carrière, avec l’ambition d’ouvrir une nouvelle page de son parcours artistique et de se consacrer à d’autres projets d’écriture et de création. « El Karhména est heureuse de monter sur la scène de Carthage… Enfin, après une longue attente», avait-il déclaré avant la représentation.

Le spectacle est l’héritier direct de «Farka Saboun», créé avec Aziza Boulabyar, d’ailleurs présente parmi le public ce soir-là. À l’époque, les deux comédiens donnaient vie aux personnages de Zina et Aziza, un duo qui a servi de véritable tremplin à Moez Toumi. Comme il l’a lui-même expliqué, cette expérience lui a permis de poursuivre son chemin, d’affiner son univers et de gagner progressivement en notoriété. Puis leurs trajectoires artistiques se sont séparées et chacun a suivi sa voie, tandis que La Karhména s’est imposée à lui naturellement pour devenir ce personnage autonome, immédiatement identifiable et profondément ancré dans l’imaginaire populaire tunisien.

En effet, la Karhména désignait, à l’époque ottomane, la gouvernante générale chargée de superviser les affaires du harem du sultan. Une fonction souvent exercée par des femmes âgées, au caractère bien trempé, connues pour leur fermeté, leur intelligence et leur sens de l’autorité. Le mot dans le jargon tunisien a pris une coloration presque théâtrale et la karhména (la chamta comme on dit aussi chez nous) est devenue la caricature de la femme au regard sévère et à la parole tranchante qui n’épargne personne.

Une interprétation qui puise dans l’imaginaire intime

La première inspiration du comédien est, comme il l’a afffirmé à plusieurs occasions, Mrs Doubtfire, le personnage incarné par Robin Williams, devenu une référence incontournable du travestissement comique. On retrouve également dans son jeu l’influence des humoristes tels que le comique et acteur franco-tunisien Elie Kakou, qui s’est distingué dans le genre avec «Madame Sarfati». Mais son interprétation puise avant tout dans un imaginaire plus intime.

Pour façonner son personnage, Moez Toumi s’est inspiré de sa mère, couturière au grand cœur mais au caractère bien trempé, comme il aime à le rappeler. Il en reprend le parler, les intonations, les expressions, mais aussi cette manière bien particulière d’occuper l’espace et d’imposer sa présence.

S’ajoutent d’autres figures féminines de Bizerte, notamment la célèbre Khalti Bahija, véritable légende populaire de la ville et supportrice emblématique du Club Athlétique Bizertin (CAB), qui a marqué plusieurs générations de Bizertins. De ce patient travail d’observation et de mémoire est né un personnage profondément ancré dans le réel, dont l’authenticité dépasse largement la simple caricature pour toucher à une forme de vérité populaire.

Nous découvrions ce spectacle pour la première fois, non sans quelques réserves, malgré l’engouement manifeste d’un public qui lui est visiblement acquis.  Nous avons redouté un énième personnage féminin construit sur des ressorts déjà éprouvés, avec son lot de caricatures et de facilités, tant ce registre qu’est le travestissement comique a été largement exploré, aussi bien en Tunisie qu’ailleurs. Mais il faut dire que, dans l’ensemble, ces réticences se sont plus ou moins dissipées.

Un véritable rôle de composition

Le comédien arrive à disparaître entièrement derrière son personnage grâce à une véritable métamorphose. Le maquillage, les rembourrages, les vêtements et les accessoires redessinent sa silhouette, tandis que le travail sur la voix, les intonations, le phrasé, la gestuelle et les expressions achève de donner vie à cette femme au franc-parler.Mais au-delà de la métamorphose physique, pourtant essentielle dans ce registre théâtral, la Karhména ne se réduit ni à un simple déguisement ni à quelques effets de voix.

Derrière les épaisses couches de maquillage, dont l’application demande un long travail de préparation, les rembourrages, le costume et les inflexions de la voix, Moez Toumi livre un véritable rôle de composition. Il restitue le parler, les tics, les silences, les gestes, les élans de tendresse autant que les accès de colère de ce personnage haut en couleur. Une épaisseur humaine qui permet au spectacle d’échapper, du moins en partie, au piège de la caricature gratuite et du rire facile.

Il a fallu, bien entendu, adapter le spectacle à Carthage de quoi lui conférer un aspect, on va dire un peu plus spectaculaire. Des images de la Karhména étaient ainsi projetées sur les écrans géants installés au-dessus de la scène, qui accueillaient également des éléments de décor et participaient à créer différentes ambiances visuelles.

Grâce à cela,  les spectateurs installés dans les gradins les plus éloignés, notamment ceux perchés en hauteur, ont pu découvrir les expressions du visage du comédien. Un détail loin d’être anodin dans ce genre de théâtre, proche du burlesque, où le jeu facial, les mimiques et les infimes variations du regard constituent une part essentielle du ressort comique.

Installée devant sa machine à coudre, cette Karhména dont on ne connaît pas le nom, nous parlera, durant près de deux heures, de ses problèmes de santé, réels ou imaginaires, des ruses des nouvelles mamans tunisiennes pour faire bien travailler leurs maris — qui «comme des imbéciles doivent balayer, faire la poussière et coucher les gosses» (on dira plutot les impliquer dans la vie du foyer…) et des calculs autour du mariage et de la sécurité financière.

La Karhména s’amusera avec des clichés (que l’on peut difficilement appprécier!) autour de la femme tunisienne présentée comme paresseuse, opportuniste mais néanmoins rusée, capable de faire croire à son mari qu’il tient les rênes alors qu’elle mène, en réalité, discrètement la danse.« Les pauvres hommes en Tunisie croient qu’ils sont plus intelligents que nous autres les femmes… C’est justement ce qu’on veut bien leur faire croire », lance-t-elle, dans une formule qui résume tout l’esprit du personnage.

Elle prononce ses mots alors qu’elle tente désespérément de réveiller, en vain, le désir de son vieux mari, sénile et incontinent, installé dans un fauteuil roulant. Une scène où le comique de situation se mêle à une observation plus tendre et grinçante des rapports entre hommes et femmes.

L’absence de vie sexuelle constituera le fil rouge de la dernière partie du spectacle qui est revenu sur cet aspect du mariage avec un humour particulièrement efficace, même si pas au goût de tout le monde (notamment dans la scène de la prise de température au thermomètre, qui joue largement sur le double sens) à en juger par les quelques spectateurs qui ont quitté les gradins.

Passons sur ces clichés et cette lecture parfois jugée patriarcale du rôle de l’homme dans le mariage, ainsi que sur quelques petits soucis de sonorisation et de micros que Moez Toumi, ou plutôt la Karhména, a gérés avec une grande fluidité. Le spectacle a néanmoins réussi, dans l’ensemble, à faire rire le public, même si certaines séquences ont parfois souffert de répétitions, de dilatation et provoqué des moments de décrochage.

Une complicité s’est progressivement installée avec les spectateurs, à travers des échanges et des réparties qui ont nourri la dynamique de la représentation. Au terme de la soirée, le public a offert à l’artiste une longue ovation.

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Auteur

Meysem MARROUKI

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