Gafsa – Artisanat : Le génie du quotidien face au défi de l’oubli
Gardiennes d’un héritage qui refuse de mourir, les artisanes de Gafsa incarnent une résistance culturelle exemplaire, mais la simple sauvegarde ne suffit plus. Entre la richesse de leur savoir-faire et la fragilité de leur situation sur le marché, le fossé se creuse. Pour que cet artisanat sorte enfin des limites du foyer et des clichés du musée, une rupture est nécessaire : il est temps de déployer une stratégie concertée alliant formation, marketing et soutien logistique.
La Presse— Loin des projecteurs, le génie du quotidien, aujourd’hui, s’accrche à la vie, refusant le long trépas. Nous refusant ne mettons pas en lumière ces figures habituées des tribunes ou des salons prestigieux, mais de véritables créatrices restées trop longtemps exclues des circuits d’exposition et de rencontres culturelles.
Pourtant, leurs œuvres n’ont rien à envier aux plus grandes pièces artistiques ou aux projets créatifs institutionnalisés. Ce sont des femmes qui œuvrent dans le plus grand des silences, comme si la création était pour elles un rituel quotidien, une seconde nature n’exigeant aucune publicité.
À Gafsa, dès que l’on pousse la porte de l’artisanat, on découvre une véritable ruche humaine. Tissage, gravure, poterie, argile et tapis de haute laine… Chaque détail porte l’empreinte des civilisations successives qui ont traversé cette terre. Leurs vestiges, toujours vibrants, se lisent à l’œil nu à travers la géométrie des motifs, se devinent au toucher des textures et se réinventent dans chaque pièce créée, telle une mémoire indomptable qui refuse l’oubli.
Dans ce ciel artistique planent les âmes de grandes figures qui ont lutté pour ce secteur et continuent d’inspirer par leur dévouement. Parmi elles, feu le grand maître et expert Hamida Wahada, une véritable référence qui a laissé derrière lui des disciples ayant assimilé la fidélité et le respect du patrimoine bien avant d’en maîtriser le geste technique.
Un potentiel économique en sursis
À Gafsa, l’artisanat n’est pas qu’une simple production folklorique : c’est un véritable levier d’émancipation économique et de développement local. Une cinglante contradiction persiste cependant : l’immense richesse de ce patrimoine contraste violemment avec la précarité de sa présence sur le marché, la faiblesse de ses réseaux de commercialisation et l’absence de trajectoires claires permettant à ces artisanes de s’imposer comme de véritables actrices économiques à part entière.
Nombreuses sont les femmes de Gafsa qui portent et protègent cet héritage historique. Mais la simple sauvegarde ne suffit plus. Un patrimoine, aussi authentique soit-il, a un besoin vital d’innovation et d’évolution pour voir s’ouvrir de nouvelles perspectives de survie au-delà des murs de la maison, des limites du village ou de la ville, vers des espaces plus larges de reconnaissance et de valorisation.
Dès lors, évoquer ce secteur dépasse la simple célébration esthétique pour poser une véritable question de développement : comment transformer ces énergies en puissance, en acte, en une force économique active ? Comment relier cette créativité individuelle aux divers mécanismes d’appui, de formation et d’encadrement disponibles ?
Pour une stratégie d’intégration globale
Le redressement de cette filière ne pourra se faire par des initiatives éparses ou des actions isolées. Il exige une stratégie globale et concertée, articulant la formation, le marketing, le soutien logistique et la conquête de nouveaux marchés, tout en intégrant pleinement ces artisanes au cœur du modèle de l’économie sociale et solidaire.
Ce que nous observons aujourd’hui à Gafsa n’est pas un simple métier du passé, mais une mine d’or culturelle et économique en sursis, qui n’attend qu’un nouveau regard, non plus comme un folklore de musée, mais comme une valeur productive d’avenir, porteuse de nouvelles promesses de vie.



