Culture

« Ni chiens, ni Italiens » : L’ombre de Marcinelle face à nos amnésies…

  • 31 juillet 2026
  • 4 min de lecture
« Ni chiens, ni Italiens » : L’ombre de Marcinelle face à nos amnésies…

L’histoire culturelle de l’émigration ne se résume pas au labeur; elle porte aussi la cicatrice des préjugés. Dans les rues des cités minières, le quotidien est lourd d’une xénophobie décomplexée. Aux portes de certains cafés, de pensions ou de logements à louer, des pancartes affichent sans détour : « Interdit aux chiens et aux Italiens ».

Le 8 août 1956, la tragédie du Bois du Cazier coûtait la vie à 262 mineurs, dont 136 Italiens, à 1.000 mètres sous terre. Plus qu’un drame industriel, l’histoire de Marcinelle ravive le souvenir d’une émigration forgée dans la misère, le mépris et le sang. Une mémoire indispensable pour éclairer notre présent.

Au cœur du Pays Noir belge, le matin du 8 août 1956 s’est teinté d’un noir indélébile. Une étincelle, une erreur de manœuvre à mille mètres sous la surface, et le piège s’est refermé. Dans l’enfer de la mine du Bois du Cazier, à Marcinelle, la fumée toxique et les flammes ont étouffé 262 hommes. Parmi eux, 136 Italiens. Des pères, des fils, des frères venus chercher dans les profondeurs de la terre de quoi nourrir leurs familles restées au pays. Cette date est gravée dans la chair de l’Europe d’après-guerre.

Pour comprendre Marcinelle, il faut remonter aux ruines du conflit mondial. Dans une Italie exsangue, la misère et le chômage de masse poussent des centaines de milliers de personnes sur les chemins de l’exil. La France, l’Allemagne et la Belgique deviennent les destinations de la dernière chance.

En 1946, la Belgique et l’Italie signent un accord cynique connu sous la formule : « des bras contre du charbon ». L’Italie s’engage à envoyer 50.000 travailleurs ; en échange, la Belgique garantit un approvisionnement en minerai à la péninsule. Arrivés par wagons entiers, les immigrés italiens sont logés dans des conditions indignes — souvent dans des baraques en bois d’anciens camps de prisonniers de guerre — et envoyés aux chantiers les plus périlleux, là où la roche menace à chaque instant.

L’histoire culturelle de l’émigration ne se résume pas au labeur; elle porte aussi la cicatrice des préjugés. Dans les rues des cités minières, le quotidien est lourd d’une xénophobie décomplexée. Aux portes de certains cafés, de pensions ou de logements à louer, des pancartes affichent sans détour : « Interdit aux chiens et aux Italiens ».

Rabaissés, stéréotypés, accusés de voler le travail ou d’apporter le désordre, ces hommes et ces femmes ont vécu l’humiliation de l’altérité. Il aura fallu le sacrifice ultime de Marcinelle pour que les consciences commencent à s’éveiller et que les conditions de sécurité et de dignité de ces travailleurs soient enfin interrogées.

Transmettre le souvenir de Marcinelle aujourd’hui n’est pas un simple exercice de nostalgie patrimoniale. C’est un acte de résistance culturelle face à l’amnésie. Raconter le parcours de ces mineurs italiens, c’est mettre en lumière les mécaniques universelles du rejet, de la peur de l’autre et des discours extrémistes qui, décennie après décennie, ne font que changer de cible.

Les slogans et les visages évoluent, mais les leviers de la haine restent identiques. Savoir d’où l’on vient est notre meilleur rempart. Se rappeler que l’Europe s’est bâtie sur la sueur, le sang et l’intégration progressive de ceux qu’elle rejetait hier nous rappelle une vérité fondamentale : l’histoire de l’émigration est l’histoire de notre humanité commune. Pour que le noir de la mine ne recouvre jamais nos consciences, n’oublions pas.

Auteur

Alfonso Campisi

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