Entre les fibres d’alfa qui s’entrelacent doucement sur le métier à tisser traditionnel et les mains expertes des femmes qui se transmettent les secrets du métier de génération en génération, le tapis d’alfa de Kasserine continue de raconter l’histoire d’un patrimoine ancré au plus profond de l’Histoire. Dépassant son rôle utilitaire d’antan, il s’impose aujourd’hui comme un symbole d’identité culturelle et une ressource économique prometteuse, portés par des efforts soutenus pour revitaliser ce savoir-faire et former une nouvelle vague d’artisans.
Le travail de l’alfa compte parmi les industries artisanales les plus anciennes de Tunisie. Son usage remonte aux époques numide et romaine, où cette plante sauvage servait à la fabrication de nattes, de cordes et de paniers du quotidien. Au fil des siècles, les gouvernorats du Centre-Ouest, et particulièrement celui de Kasserine (notamment dans les délégations de Sbeitla, Majel Bel Abbès, Thala, Fériana et Hassi El Ferid), sont demeurés les bastions de cet art populaire.
Malgré l’évolution des modes de vie, le tapis d’alfa préserve sa valeur. Produit 100 % naturel aux vertus isolantes — apportant chaleur en hiver et fraîcheur en été —, il continue de séduire les acheteurs. « L’alfa a su s’adapter aux exigences de son époque pour devenir un élément incontournable de la décoration d’intérieur, du mobilier et du design contemporain », explique Adel Mohammedi, cadre à la délégation régionale de l’artisanat de Kasserine, dans une déclaration à la TAP. Alors que la production se limitait autrefois à une poignée d’objets usuels, l’innovation permet aujourd’hui de décliner cette fibre en plus de 140 produits différents.
Préserver le métier à tisser et transmettre le flambeau
Face au risque d’extinction de cette technique maîtrisée jusqu’alors principalement par les femmes âgées, les acteurs locaux ont réagi. Le Centre de Design du Village Artisanal de Kasserine — inauguré en novembre 2025 dans le cadre du programme Creative Tunisia 2 (financé par l’Union européenne et l’Agence italienne de coopération, et exécuté par l’ONUDI) — a lancé en juin dernier une formation diplômante de trois mois dédiée au tissage de l’alfa.
Selon Rachida Saadaoui, directrice du centre, l’établissement constitue un espace de création pour les jeunes, les diplômés des Beaux-Arts et les artisans. Depuis son ouverture, 15 sessions de formation courte ont déjà bénéficié à environ 250 jeunes.
Au cœur des ateliers, la transmission est assurée par Meriem Helali, artisan-formatrice ayant hérité du métier de sa mère. « Les apprenantes ont rapidement assimilé les bases », confie-t-elle. L’ergonomie du métier à tisser a, d’ailleurs, été modernisée grâce au programme Creative Tunisia : autrefois contraintes de travailler à genoux pendant de longues heures, les artisanat travaillent désormais dans des conditions beaucoup plus confortables, ce qui encourage la jeunesse à rejoindre la filière.
Défis d’approvisionnement et perspectives d’avenir
Le produit séduit par ses atouts écologiques : léger, facile à entretenir, ne retenant pas la poussière, et pouvant être teinté avec des colorants naturels (turmeric, henné, écorce de grenade, betterave) ou synthétiques. Toutefois, l’approvisionnement en matière première reste un défi majeur. La cueillette repose encore sur un nombre restreint de femmes récoltant l’alfa sur le mont Semmama. Meriem Helali lance ainsi un appel pour la création d’un cadre légal et structuré pour la collecte et la vente de l’alfa.
À l’issue de la formation, les participantes obtiendront un certificat d’aptitude professionnelle leur ouvrant l’accès aux cartes d’artisan et aux financements de la Banque Tunisienne de Solidarité (BTS).
Pour des participantes comme Monia Freidi ou Ahlem Mansouri, diplômée en finance, cette initiative transforme une période de chômage en un véritable projet d’avenir. « Voir des femmes de la région réussir à faire de l’alfa leur principale source de revenu m’a motivée à me lancer, surtout avec la demande croissante pour les produits écologiques », témoigne Ahlem Mansouri.
Entre transmission intergénérationnelle et valorisation du design vert, le tapis d’alfa de Kasserine s’affirme plus que jamais comme une histoire d’identité renouvelée et un pari réussi sur le développement local.



