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En marge de la fête de la femme : La Tunisie est-elle un pays «surdivorcé» ?

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  • 14 août 2026
  • 8 min de lecture
En marge de la fête de la femme : La Tunisie est-elle un pays «surdivorcé» ?

À l’occasion de la fête de la Femme, date anniversaire de la promulgation du Code du statut personnel (CSP), le 13 août 1956, à l’initiative du président Habib Bourguiba, en cette journée mémorable, devenue, depuis, une fête nationale, le même débat ressurgit.

Chaque année, certaines voix remettent en cause ce texte fondateur et lui imputent une partie des maux dont souffrent aujourd’hui la famille et la société tunisiennes. L’interdiction de la polygamie et l’instauration du divorce judiciaire figurent parmi les dispositions les plus contestées. Selon certains discours, elles auraient contribué à fragiliser le mariage et à faire exploser les divorces.

La Presse — Mais que disent réellement les chiffres ? La Tunisie est-elle vraiment un pays «surdivorcé»? Et peut-on établir un lien entre la divortialité et les choix juridiques opérés en 1956 ?

Les statistiques invitent à une réponse beaucoup plus nuancée.

16.012 divorces en 2023 : C’est beaucoup, mais pas un record

Selon l’Institut national de la statistique (INS), les tribunaux de première instance tunisiens ont prononcé 16.012 divorces en 2023. Un chiffre important, certes, mais qui ne constitue pas un record récent. En 2019, ils avaient atteint 17.306.

L’évolution est loin de dessiner une progression continue : 14.982 divorces en 2015, 15.632 en 2016, 16.452 en 2017, 16.750 en 2018, puis 17.306 en 2019. La pandémie de Covid-19 a ensuite perturbé le fonctionnement des tribunaux, avec 13.302 divorces en 2020 et 12.598 en 2021. Le nombre est remonté à 14.706 en 2022 puis à 16 012 en 2023.

Entre 2021 et 2023, les divorces ont augmenté de 27 %. Mais sur l’ensemble de la période 2019-2023, ils ont diminué de 7,5 %. Parler d’une «explosion» continue du divorce tunisien serait donc statistiquement excessif.

Surtout, ces chiffres doivent être mis en regard d’une autre évolution majeure : les Tunisiens se marient de moins en moins.

Les mariages sont passés de 108.453 en 2015 à 72.953 en 2023, soit une baisse de près d’un tiers. En 2019, 83.105 mariages avaient encore été enregistrés.

Le phénomène tunisien n’est donc pas seulement celui d’une augmentation des ruptures. C’est aussi celui d’une transformation profonde du mariage lui-même.

1,35 divorce pour 1.000 habitants

Pour comparer les pays, le nombre brut de divorces est peu pertinent. Le meilleur indicateur est le taux brut de divortialité, qui rapporte le nombre de divorces à la population.

Avec près de 12 millions d’habitants en 2024 et 16 012 divorces, la Tunisie affiche environ 1,35 divorce pour 1.000 habitants.

La comparaison avec l’Europe est éclairante. Selon Eurostat, l’Union européenne a enregistré environ 700.000 divorces en 2024, soit 1,6 divorce pour 1.000 habitants. Les taux les plus élevés étaient enregistrés en Lettonie, avec 2,8 divorces pour 1 000 habitants, en Lituanie avec 2,5 ‰, puis en Estonie, en Finlande et en Suède avec 2,1 ‰. À l’autre extrémité, Malte affichait 0,9 ‰, la Slovénie 1,0 ‰ et la Roumanie 1,1 ‰.

Avec environ 1,35 ‰, la Tunisie se situe donc sous la moyenne européenne.

Les comparaisons internationales doivent certes être maniées avec prudence : les systèmes juridiques, les méthodes d’enregistrement et les structures démographiques diffèrent. Mais une tendance générale apparaît: la Tunisie n’est pas, sur cet indicateur, une exception internationale.

La polygamie n’empêche pas le divorce

C’est là que la comparaison avec les pays arabes devient particulièrement intéressante.

Promulgué le 13 août 1956, le CSP a interdit la polygamie et soumis le divorce à une procédure judiciaire. La rupture du mariage est ainsi sortie de la logique de la répudiation unilatérale pour être encadrée par la justice.

Certains détracteurs du CSP présentent ces dispositions comme des facteurs directs de fragilisation de la famille. L’argument paraît simple : puisque la polygamie est interdite et que le divorce est encadré par les tribunaux, les ruptures seraient mécaniquement plus nombreuses.

Les comparaisons internationales ne permettent pourtant pas de valider ce raisonnement.

Si l’interdiction de la polygamie constituait une cause majeure de la divortialité tunisienne, les pays où celle-ci demeure légalement possible devraient systématiquement afficher des taux de divorce inférieurs à ceux de la Tunisie.

Or, ce n’est pas ce que montrent les statistiques disponibles.

Des pays arabes autorisant encore la polygamie connaissent eux aussi une divortialité élevée. La présence ou l’absence de cette institution ne suffit donc pas à expliquer le nombre de séparations.

La conclusion est simple : il n’existe pas de relation statistique permettant d’attribuer le niveau du divorce tunisien à l’interdiction de la polygamie.

La polygamie n’est manifestement pas une assurance contre le divorce.

Un phénomène de société plus qu’un effet de loi

Le cas européen renforce cette conclusion. Dans l’Union européenne, où la polygamie est interdite, les taux de divorce sont extrêmement variables : de 0,9 ‰ à Malte à 2,8‰ en Lettonie.

Un même principe juridique peut donc coexister avec des comportements matrimoniaux très différents.

Le divorce apparaît moins comme le produit mécanique d’une disposition légale que comme l’un des effets des transformations profondes des sociétés contemporaines : recul du mariage, mariage plus tardif, allongement des études, autonomie croissante des femmes, difficultés économiques, chômage, accès au logement et nouvelles attentes à l’égard de la vie conjugale.

Le droit encadre ces transformations, mais ne les crée pas à lui seul.

Le véritable phénomène tunisien : on se marie moins

C’est probablement l’indicateur le plus révélateur.

Entre 2015 et 2023, le nombre de mariages enregistrés en Tunisie a diminué de près de 33 %, passant de 108.453 à 72.953.

Dans le même temps, le nombre de divorces est passé de 14.982 à 16.012.

Cette évolution change la lecture du phénomène. Le problème n’est pas seulement que des couples se séparent. C’est aussi que moins de couples se forment.

Les jeunes se marient plus tard, souvent en raison des difficultés économiques, du chômage, du coût du logement et de la précarité professionnelle. D’autres renoncent au mariage ou privilégient des formes de vie en couple moins institutionnalisées.

Le divorce doit donc être analysé dans cet environnement social et démographique beaucoup plus large.

Le nombre annuel de divorces ne suffit pas davantage à mesurer les conséquences sociales du phénomène.

Il faut aussi regarder la fréquence des remariages, la situation économique des femmes divorcées, la garde des enfants, les pensions alimentaires et les effets sociaux et psychologiques de la rupture.

Une société peut enregistrer beaucoup de divorces mais compter relativement peu de personnes durablement divorcées si les remariages sont fréquents. À l’inverse, un nombre plus modéré de divorces peut produire un stock important de personnes divorcées lorsque le remariage est rare.

Le débat sur la famille mérite donc d’aller au-delà du seul chiffre annuel des tribunaux.

Ce que les chiffres prouvent et ce qu’ils ne prouvent pas

Les statistiques ne démontrent évidemment pas que le CSP n’a aucune influence sur les comportements matrimoniaux. Le droit définit les conditions du mariage, les droits et obligations des époux, la procédure de séparation, la garde des enfants et les conséquences du divorce.

Pour affirmer que le CSP serait responsable de la progression du divorce, il faudrait démontrer que les facteurs économiques, sociaux, démographiques et culturels ne jouent qu’un rôle secondaire. Or les données disponibles racontent plutôt l’histoire d’une société en profonde mutation.

Le mariage recule, intervient plus tard et répond à de nouvelles attentes. L’autonomie des femmes progresse. Les difficultés économiques pèsent davantage sur les projets familiaux. Et le divorce devient, comme dans de nombreuses sociétés, une possibilité juridique et sociale davantage assumée.

Sortir du slogan

Le débat sur le Code du statut personnel mérite donc mieux que les raccourcis.

On peut discuter de l’évolution du droit de la famille, de l’efficacité de la médiation, de la protection des enfants, des conséquences économiques du divorce ou des moyens de prévenir les conflits conjugaux. On peut aussi débattre de l’opportunité de réformer certaines dispositions du CSP.

Les comparaisons internationales montrent que des pays arabes où la polygamie demeure autorisée connaissent eux aussi une divortialité importante, tandis que plusieurs pays européens où elle est interdite présentent des taux nettement supérieurs à celui de la Tunisie.

Le véritable sujet n’est donc pas de savoir si le Code du statut personnel a « créé le divorce».

La vraie question est ailleurs : pourquoi les Tunisiens se marient-ils moins ? Pourquoi se marient-ils plus tard ? Pourquoi les attentes envers le couple ont-elles changé ? Et pourquoi certaines unions ne résistent-elles plus aux transformations économiques, sociales et culturelles de la société ?

C’est à ces questions, beaucoup plus complexes, que les statistiques invitent à répondre.

À l’heure où le CSP revient chaque année au centre des polémiques du 13 août, les chiffres ont au moins un mérite : ils obligent à distinguer les faits des idées reçues.

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Auteur

Brahim OUESLATI

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