Après des années de recul, le phosphate tunisien revient au centre des intérêts miniers et géoéconomiques. À Kasserine, le projet Gasaat de l’australienne PhosCo revendique désormais une ressource de 166,6 millions de tonnes, tandis que Washington vient de lancer un programme de financement pouvant atteindre 1,536 million de dollars pour favoriser l’investissement privé dans le secteur.
Mais derrière cette annonce, le véritable enjeu est ailleurs : le dispositif américain vise à mobiliser plus de 100 millions de dollars de capitaux privés autour de PhosCo. La Tunisie dispose-t-elle aujourd’hui des conditions nécessaires pour transformer ce potentiel géologique en véritable richesse industrielle, tout en maîtrisant la propriété, l’eau, l’environnement et la valeur ajoutée ?
Le phosphate tunisien revient progressivement dans le radar des investisseurs étrangers. Après des années de déclin de la production et de difficultés au sein de la Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG) et du Groupe chimique tunisien (GCT), un nouveau chapitre semble s’ouvrir avec la multiplication des projets d’exploration dans le pays, la montée en puissance du projet Gasaat à Kasserine et, surtout, l’arrivée d’un intérêt américain beaucoup plus explicite.
Le signal le plus récent est venu de Washington. Le département d’État américain et l’ambassade des États-Unis en Tunisie ont publié début août une opportunité de financement baptisée “Safeguarding U.S. Critical Minerals Supply Chains – Tunisia”, destinée à soutenir l’investissement privé et transparent dans le secteur tunisien du phosphate. L’appel prévoit une subvention comprise entre 1 million et 1.536.511 dollars, pour une durée de 18 à 24 mois.
Mais réduire cette annonce à une simple subvention de 1,5 million de dollars serait trompeur. En effet, le document américain va plus loin. Il prévoit de faire appel à une organisation capable d’identifier et d’accompagner des investisseurs privés américains et de contribuer à la mobilisation de capitaux autour du développement phosphatier tunisien. Des documents relatifs à l’appel font état d’un objectif de plus de 100 millions de dollars de capitaux privés américains, avec l’hypothèse d’une participation de 30 à 40 % dans PhosCo, société australienne qui porte le projet Gasaat.
Autrement dit, les 1,536 million de dollars ne constituent pas un investissement déjà réalisé dans une mine tunisienne. Et les plus de 100 millions de dollars ne sont pas, eux non plus, des capitaux déjà engagés. Il s’agit d’un objectif de mobilisation de capitaux privés. Cette nuance est essentielle pour comprendre ce qui est réellement en train de se jouer.
Un potentiel géologique qui revient au premier plan
La Tunisie n’est pas une nouvelle venue dans le monde du phosphate. Avant 2011, elle figurait parmi les principaux producteurs mondiaux et produisait environ 8,2 millions de tonnes en 2010. Depuis la révolution, les mouvements sociaux, les interruptions de production et les difficultés logistiques ont profondément affecté le secteur. Le gouvernement avait encore annoncé en mars 2025 l’ambition de porter la production à 14 millions de tonnes en 2030, contre moins de 3 millions de tonnes à l’époque.
Les données disponibles montrent toutefois que le redressement reste progressif. Selon des données communiquées en 2026, la production de la CPG aurait atteint environ 3,9 millions de tonnes en 2025, contre 3,04 millions en 2024. Le chemin reste donc considérable entre la situation actuelle et les ambitions affichées pour la fin de la décennie.
C’est précisément dans cet écart entre potentiel et production réelle que se situe l’un des principaux enjeux du dossier. La Tunisie dispose encore d’importantes ressources phosphatées. La Banque européenne pour la reconstruction et le développement rappelle que le pays détient environ 3,4 % des réserves mondiales, ce qui le place parmi les principaux détenteurs de réserves, même si le Maroc domine très largement le classement mondial.
Le potentiel existe donc. Mais la question est désormais de savoir comment le transformer en production, en exportations et surtout en valeur ajoutée.
Gasaat : un nouveau gisement, mais pas encore une nouvelle mine
Le projet qui concentre aujourd’hui une grande partie de l’attention est celui de Gasaat, dans le gouvernorat de Kasserine, porté par la société australienne PhosCo.
Le projet n’est plus au simple stade de l’intention. L’Instance tunisienne de l’investissement (Tunisia Investment Authority – TIA) avait annoncé en novembre 2024 l’approbation du permis d’exploration par le comité consultatif des mines . Le permis a ensuite été officiellement accordé le 6 mars 2025 à Himilco Resources, filiale détenue à 100 % par PhosCo. Le permis couvre 112 km². Il englobe notamment l’ancien projet Chaketma et plusieurs prospects phosphatés.
Les résultats annoncés depuis ont considérablement renforcé l’intérêt autour du projet. PhosCo fait désormais état d’une ressource conforme au standard JORC de 166,6 millions de tonnes à une teneur moyenne de 20,6 % de P₂O₅, répartie sur plusieurs prospects. La société précise toutefois que seuls quatre des neuf prospects du projet ont fait l’objet de forages permettant de confirmer ces ressources.
Le chiffre est important, mais il faut le lire correctement. En effet, 166,6 millions de tonnes de ressources ne signifient pas 166,6 millions de tonnes immédiatement exploitables ni une production déjà acquise.
Le projet doit encore franchir différentes étapes techniques et économiques avant de parvenir à une exploitation commerciale. PhosCo indique elle-même qu’une étude de cadrage réalisée en 2022 envisageait un projet d’une durée potentielle de 46 ans à raison de 1,5 million de tonnes par an, avec une première étape consacrée à la production de phosphate brut puis, à terme, une intégration vers la production d’acide phosphorique et d’engrais.
Le véritable test sera donc celui de la faisabilité économique, du financement et de la capacité à transformer cette ressource géologique en production industrielle.
Washington ne met pas seulement 1,5 million de dollars sur la table
L’initiative américaine récemment publiée autour du phosphate tunisien dépasse largement le montant de la subvention annoncée. Le département d’État américain prévoit une enveloppe pouvant atteindre 1.536.511 dollars, destinée à financer, sur 18 à 24 mois, un programme visant à attirer et structurer des investissements privés dans le projet de PhosCo Ltd.
L’objectif affiché est particulièrement ambitieux : mobiliser plus de 100 millions de dollars de capitaux privés américains afin de permettre l’acquisition d’une participation de 30 à 40 % dans PhosCo. Il ne s’agit toutefois pas de 100 millions de dollars déjà investis dans le phosphate tunisien. Ce montant constitue un objectif de mobilisation que le programme américain doit contribuer à atteindre.
Concrètement, le dispositif prévoit d’identifier et de mettre en relation des fonds de capital-investissement, des investisseurs institutionnels et des partenaires stratégiques avec PhosCo, de faciliter les opérations de due diligence et de structurer les transactions. Il doit également travailler avec la U.S. International Development Finance Corporation (DFC) et d’autres institutions financières afin d’examiner des solutions de financement, notamment du financement mixte et de la dette.
L’ambition américaine ne s’arrête pas au capital. Le programme vise également 15 à 25 millions de dollars d’exportations américaines d’équipements et la création de 75 à 125 emplois manufacturiers aux États-Unis. Il prévoit par ailleurs de contribuer à la négociation de contrats d’approvisionnement à long terme, notamment des accords d’off-take pouvant s’étendre sur plusieurs décennies.
Un autre chiffre attire l’attention : le document américain affirme que plus de 285 millions de dollars de financements de banques internationales de développement sont déjà engagés pour les infrastructures ferroviaires et de traitement de la région. Washington considère ces financements comme un facteur réduisant le risque pour les investisseurs potentiels.
L’enjeu est donc beaucoup plus large qu’une simple subvention. Washington cherche à faire émerger autour du phosphate tunisien un écosystème associant capitaux, équipements, expertise, débouchés commerciaux et chaîne d’approvisionnement. Le document assume également une dimension stratégique : diversifier l’accès américain aux minerais critiques et éviter l’entrée d’acteurs publics étrangers considérés comme “non conformes aux mécanismes du marché”.
Pour la Tunisie, cette initiative constitue potentiellement une opportunité de financement, de technologie et de développement industriel. Mais elle soulève aussi une question centrale : combien de ces ambitions se transformeront effectivement en investissements, et à quelles conditions pour la Tunisie ? Ainsi, Washington ne dit pas : “les États-Unis investissent aujourd’hui 100 millions de dollars dans Gasaat”. Le message est plutôt : nous finançons le dispositif qui doit permettre d’identifier, d’attirer et de structurer les investisseurs privés susceptibles de mobiliser ces capitaux.
La différence est donc considérable. À ce stade, les 100 millions de dollars et la participation américaine de 30 à 40 % restent des objectifs du programme, et non des investissements déjà réalisés.
Pourquoi Gasaat intéresse-t-il autant ?
La réponse tient à la combinaison de plusieurs facteurs. D’abord, la taille annoncée de la ressource. Ensuite, la localisation du projet : PhosCo indique que Gasaat se trouve à environ 210 kilomètres au sud-ouest de Tunis et à seulement 35 kilomètres du point ferroviaire le plus proche, relié au réseau permettant l’accès au port de La Goulette-Radès.
Ensuite, il y a le marché. Le phosphate est avant tout une matière première stratégique pour la production d’engrais et, par conséquent, pour la sécurité alimentaire mondiale. La demande mondiale est appelée à rester soutenue avec la croissance démographique et des besoins agricoles.
Mais les considérations géopolitiques prennent également de plus en plus de poids. Les États-Unis cherchent depuis plusieurs années à diversifier et sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement en minerais considérés comme stratégiques.
Dans ce contexte, un nouveau projet phosphatier situé en Afrique du Nord, à proximité de l’Europe et disposant d’un potentiel de transformation industrielle, peut naturellement susciter de l’intérêt.
Mais y a-t-il réellement de nouveaux investisseurs ?
C’est probablement la question centrale. Pour l’instant, il faut distinguer l’intérêt des investisseurs de l’investissement lui-même. L’appel américain démontre un intérêt institutionnel clair pour le secteur et, plus particulièrement, pour la capacité à attirer des capitaux privés américains autour de PhosCo.
Mais l’appel à financement ne signifie pas qu’un fonds américain, une banque américaine ou un groupe industriel américain a déjà pris une participation dans PhosCo. Au contraire, le mécanisme mis en place vise précisément à trouver ces investisseurs.
Il serait donc prématuré de parler aujourd’hui d’une véritable arrivée de nouveaux investisseurs américains dans le phosphate tunisien. On peut en revanche parler d’une tentative structurée de les faire venir. Et c’est probablement l’élément le plus nouveau du dossier.
Une entreprise étrangère, une ressource tunisienne et des capitaux potentiellement américains
Le montage soulève également une question plus profonde sur la propriété. Gasaat est détenu à 100 % par PhosCo, société australienne cotée à la Bourse de Sydney, à travers sa filiale Himilco Resources.
Si l’objectif américain de mobilisation de capitaux se concrétise et qu’une participation de 30 à 40 % dans PhosCo est effectivement prise par des investisseurs américains, la structure capitalistique de l’entreprise évoluera.
Cela ne signifie évidemment pas que la ressource minière tunisienne cesse d’appartenir à la Tunisie. Mais cela pose une question économique légitime : qui contrôlera demain la société qui développe le projet, qui financera son développement et qui aura une influence sur ses choix commerciaux ? C’est une question qui mérite d’être posée très tôt, avant même l’entrée en production.
D’autant que le développement d’une mine ne se limite pas à l’extraction. Il implique des infrastructures, des contrats d’approvisionnement, des équipements, des partenaires financiers, des marchés d’exportation et, éventuellement, des unités de transformation.
A cet égard, la véritable question pour la Tunisie n’est donc pas seulement : qui va investir ? Elle est aussi : dans quelles conditions, avec quel niveau de contrôle et avec quelle part de la valeur créée en Tunisie ?
Le précédent de Gafsa montre que le minerai ne suffit pas
La situation de la CPG permet de mesurer l’ampleur du défi. La Tunisie possède la ressource, mais la production reste très inférieure à son potentiel historique. Les équipements, le transport, les installations de lavage et les contraintes sociales ont constitué autant de freins à la relance.
La BERD relève notamment le vieillissement d’une partie des équipements de la CPG et les difficultés des installations de lavage. Elle souligne également les risques environnementaux liés aux rejets de résidus.
L’eau constitue un autre problème majeur. Selon la BERD, la CPG utilise actuellement environ 5,6 millions de m³ d’eau par an pour une production de 3 millions de tonnes, avec des taux de recyclage variant entre 65 % et 71 %. L’institution estime que l’augmentation de la production pourrait accroître la demande en eau, alors même que les nappes de la région de Gafsa sont déjà fortement sollicitées. Cette réalité donne une portée particulière à la question de l’eau dans les nouveaux projets.
Gasaat devra donc passer le test de l’eau
PhosCo affirme de son côté travailler sur des solutions visant à limiter la consommation d’eau du futur projet, notamment à travers le recyclage et la réutilisation des eaux. La société avance un objectif d’environ 0,7 m³ d’eau par tonne de minerai traité dans la conception du projet.
Mais ici encore, une distinction doit être faite entre une estimation technique avancée par l’entreprise et un engagement environnemental définitivement validé et contrôlé par les autorités tunisiennes.
Avant toute exploitation, les questions devront donc être précises : quelle sera la source de l’eau ? Quelle quantité sera effectivement consommée ? Quelle proportion sera recyclée ? Quelle sera la nature des rejets ? Existe-t-il une étude indépendante sur l’impact du projet sur les ressources hydriques locales ?
Dans un contexte de stress hydrique croissant, la question de l’eau pourrait conditionner la viabilité même de tout nouveau projet phosphatier. À cela s’ajoute le dossier sensible du phosphogypse, au regard notamment de l’expérience de Gabès. Le protocole d’accord entre PhosCo, le gouvernement tunisien et la BERD prévoit l’étude de technologies permettant de transformer ce résidu en matériaux inertes. Mais la faisabilité industrielle reste à démontrer : volumes générés, traitement, stockage et gestion à long terme devront être clairement définis.
Le potentiel de Gasaat ne se limite toutefois pas aux ressources minières. L’enjeu majeur réside aussi dans la valorisation et la transformation du phosphate en Tunisie. Selon la BERD, les exportations tunisiennes de produits phosphatés ont atteint environ 694 millions de dollars en 2023, tandis que le phosphate brut ne représentait que 4 % des recettes d’exportation liées au phosphate.
Ces chiffres montrent que la valeur ajoutée se trouve principalement dans les produits transformés. Le véritable potentiel des 166,6 millions de tonnes de ressources annoncées pour Gasaat dépendra donc de la capacité à développer une chaîne industrielle intégrée, notamment dans l’acide phosphorique et les engrais, comme l’envisage PhosCo dans une deuxième phase.
Une nouvelle mine peut-elle relancer tout le secteur ?
La question est d’autant plus importante que Gasaat ne peut pas, à lui seul, résoudre les problèmes du phosphate tunisien.
Même si le projet atteint à terme la capacité conceptuelle de 1,5 million de tonnes par an évoquée dans l’étude de cadrage, cela ne remplacera pas la nécessaire réforme de la CPG, la modernisation du GCT, l’amélioration du transport ferroviaire et la résolution des problèmes sociaux et environnementaux accumulés depuis 2011.
La Tunisie doit donc éviter une opposition artificielle entre nouveaux projets privés et réhabilitation du secteur public. Les deux peuvent théoriquement avancer ensemble. Et les nouveaux projets peuvent apporter des capitaux, des technologies et de nouvelles capacités. Les entreprises publiques peuvent conserver leur rôle dans une chaîne industrielle nationale déjà existante. Mais cela nécessite une stratégie claire.
Et si l’opération aboutit, Gasaat pourrait devenir l’un des premiers grands projets miniers privés en Tunisie à s’inscrire aussi clairement dans une logique de compétition internationale autour des chaînes d’approvisionnement. Ainsi, la question n’est donc plus simplement de savoir si la Tunisie possède encore du phosphate. Elle en possède. Mais la question est de savoir si elle saura transformer cette ressource en un véritable projet industriel national.



