Chine-Tunisie : L’énergie verte, nouveau trait d’union entre deux peuples
De l’amitié entre deux peuples à la recherche de réponses communes aux défis du futur, la transition énergétique pourrait ouvrir un nouveau chapitre dans les relations entre la Chine et la Tunisie. Alors que la Chine a atteint une échelle sans précédent dans le développement des énergies renouvelables, la Tunisie accélère, à son tour, ses projets solaires et éoliens. L’enjeu n’est pas de reproduire le modèle chinois, mais de partager les expériences, les technologies et les savoir-faire, dans le respect des choix souverains de chaque pays.
La Presse — Deux pays que la géographie éloigne, mais que l’histoire, la diplomatie et les échanges rapprochent.
Entre la Chine et la Tunisie, l’amitié s’est construite au fil des décennies autour des relations politiques, économiques, culturelles et humaines. Elle repose aujourd’hui sur une meilleure connaissance réciproque entre deux peuples issus de civilisations anciennes, mais confrontés à des défis résolument contemporains.
Parmi ces défis, la transition énergétique occupe désormais une place centrale.
Pour un expert chinois des relations sino-arabes, qui s’exprime dans le cadre de ce reportage sous le pseudonyme de Robert, cette évolution est naturelle. Selon lui, les relations sino-tunisiennes ne doivent pas être envisagées uniquement à travers les échanges commerciaux ou les grands projets d’infrastructure. Elles peuvent également s’enrichir de nouvelles formes de coopération liées aux préoccupations communes des deux pays, notamment le développement durable, la transition énergétique, l’innovation et la formation.
À ses yeux, l’énergie verte possède précisément cette capacité à rapprocher les sociétés, parce qu’elle associe un besoin concret des économies à une responsabilité partagée envers les générations futures.
Une Chine devenue puissance des énergies renouvelables
L’expérience chinoise donne la mesure de cette transformation. À fin 2025, la capacité totale installée en énergies renouvelables en Chine atteignait 2,337 milliards de kW, soit 2 337 GW, représentant environ 60 % de l’ensemble des capacités électriques installées du pays. La même année, la Chine a ajouté 452 millions de kW de nouvelles capacités renouvelables, dont 120 millions de kW d’éolien et 318 millions de kW de solaire.
Le solaire et l’éolien ont franchi à eux seuls un seuil historique : leurs capacités cumulées raccordées au réseau ont atteint 1.840 GW, dépassant pour la première fois les capacités thermiques et représentant environ 47 % des capacités électriques du pays. Leur production combinée a atteint quelque 2.300 milliards de kWh en 2025.
Pour Robert, ces chiffres ne racontent cependant qu’une partie de l’histoire. Le véritable changement réside, selon lui, dans la constitution progressive d’un écosystème complet: production d’électricité, équipements, ingénierie, réseaux, stockage, recherche, financement et formation des compétences.
La Chine n’a donc pas simplement multiplié les panneaux solaires et les éoliennes. Elle a développé, parallèlement, les infrastructures permettant d’intégrer cette production au système électrique.
C’est précisément cette expérience globale qui pourrait être intéressante pour la Tunisie.
La Tunisie à un moment décisif
La Tunisie possède des ressources naturelles importantes pour le développement des énergies renouvelables, notamment un ensoleillement particulièrement favorable au solaire et des zones disposant d’un potentiel éolien intéressant.
Mais derrière cette opportunité se trouve une nécessité économique et stratégique : réduire la dépendance du système énergétique aux hydrocarbures et renforcer progressivement l’indépendance énergétique du pays.
Les données les plus récentes du ministère tunisien de l’Industrie, des Mines et de l’Énergie montrent l’ampleur du défi. À fin mai 2026, le taux d’indépendance énergétique s’établissait à 34 %, tandis que la puissance totale installée des énergies renouvelables atteignait 1 134 MW.
La progression est donc réelle, mais le chemin reste important au regard des ambitions nationales.
Le Plan solaire tunisien prévoit notamment l’installation de 3.815 MW supplémentaires de capacités renouvelables à l’horizon 2030, dont 1.510 MW de photovoltaïque, 1.755 MW d’éolien, 450 MW de solaire thermodynamique et 100 MW de biomasse.
L’objectif s’inscrit dans une stratégie plus large de transition bas carbone. La Tunisie s’est notamment engagée à réduire l’intensité carbone de son économie de 41 % à l’horizon 2030 par rapport à 2010, avec un effort particulièrement important attendu du secteur énergétique.
L’État tunisien poursuit parallèlement le développement des projets renouvelables. En avril 2026, le ministère de l’Industrie, des Mines et de l’Énergie a lancé un nouvel appel à projets portant sur la production d’électricité photovoltaïque dans le cadre du régime des autorisations.
La transition énergétique tunisienne n’est donc plus seulement une ambition inscrite dans des documents stratégiques. Elle commence à se traduire par des projets, des appels d’offres, des investissements et des infrastructures.
Tongquan : quand les chiffres deviennent une expérience
C’est dans ce contexte que l’expérience vécue en Chine prend tout son sens. Lors d’un voyage dans la province du Yunnan en 2025, j’ai eu l’occasion de découvrir le Yunnan Energy Investment Group et, notamment, le parc éolien de Tongquan, à Qujing. Sur place, les chiffres prennent une autre dimension.
Selon la fiche officielle du projet, le parc affiche une capacité installée de 300 MW, pour un investissement de 1,61 milliard de yuans. Il comprend 48 éoliennes d’une puissance unitaire de 6,25 MW, une sous-station de 220 kV équipée de deux transformateurs principaux de 180 MVA et une nouvelle ligne de 220 kV longue de 29 kilomètres reliant le parc au poste de Longhai.
Mais ce qui retient particulièrement l’attention est la vitesse de réalisation. Les travaux ont commencé le 10 mars 2022. Les premières unités ont été mises en exploitation le 4 décembre de la même année et les 48 unités ont été raccordées au réseau le 18 janvier 2023. Donc, entre le début du chantier et le raccordement à pleine capacité : dix mois et huit jours.
Le projet est présenté dans sa fiche officielle comme ayant réalisé plusieurs “premières” au cours de son développement, notamment en matière d’approbation des terrains forestiers, de lancement des travaux, de levage de la première unité, de supervision, de mise en exploitation et de raccordement à pleine capacité.
Sa production annuelle prévue atteint 763 millions de kWh, pour 2 545,5 heures équivalentes pleine charge.
Selon les données officielles du projet, cette production permettrait d’économiser annuellement 288 600 tonnes de charbon standard et d’éviter environ 738 500 tonnes de CO₂, ainsi que 315,48 tonnes de SO₂, 315,48 tonnes de NOx et 94,64 tonnes de particules.
Mais au-delà de ces performances, Tongquan révèle surtout ce que signifie concrètement le développement d’une grande infrastructure renouvelable.
Une éolienne n’est jamais une installation isolée. Derrière chaque mégawatt se trouvent des études, des équipements, des routes, des réseaux, des transformateurs, des ingénieurs, des techniciens, des procédures administratives et une capacité à coordonner l’ensemble.
C’est cette vision intégrée que l’expérience chinoise peut rendre particulièrement intéressante pour la Tunisie.
S’inspirer sans reproduire
Pour Robert, la question ne devrait cependant jamais être de savoir comment la Tunisie pourrait “reproduire” l’expérience chinoise.
Les réalités des deux pays sont différentes. La Chine dispose d’un territoire immense, d’un marché intérieur considérable, d’une industrie énergétique développée et d’un système électrique d’une dimension incomparable avec celui de la Tunisie.
La Tunisie doit, pour sa part, construire sa propre trajectoire en fonction de ses ressources, de ses besoins, de ses contraintes financières, de son réseau électrique et de ses priorités nationales.
L’intérêt de l’expérience chinoise se situe donc ailleurs : dans ce qu’elle peut enseigner et dans ce qui peut être adapté.
L’expert estime ainsi que la coopération pourrait porter sur plusieurs niveaux : technologies, ingénierie, formation, maintenance, stockage, intégration des énergies renouvelables au réseau et développement des compétences.
Autrement dit, le véritable enjeu ne serait pas de transférer un “modèle chinois” à la Tunisie, mais de permettre aux acteurs tunisiens de tirer parti d’une expérience internationale tout en conservant la maîtrise de leurs propres choix. Cette nuance est essentielle, car la coopération énergétique ne peut être durable que si elle repose sur une logique de partenariat et de bénéfice mutuel.

La Tunisie n’est pas seulement une bénéficiaire
Dans cette relation, la Tunisie peut également apporter son expérience et ses propres atouts. Sa situation géographique lui confère une position particulière au croisement du Maghreb, du monde arabe, de l’Afrique et de la Méditerranée. Son potentiel solaire et éolien constitue une ressource stratégique, tandis que ses relations avec l’Europe lui offrent une ouverture supplémentaire.
Le développement des énergies renouvelables peut donc faire de la Tunisie un espace de coopération entre plusieurs régions.
Pour l’expert, cette complémentarité devrait être davantage mise en avant. La relation sino-tunisienne ne devrait pas être pensée uniquement comme une relation dans laquelle la Chine apporte des capitaux ou des technologies et la Tunisie reçoit des investissements.
Elle pourrait devenir une relation dans laquelle les deux pays mettent en commun leurs avantages respectifs.
La Chine dispose d’une expérience industrielle et technologique considérable. La Tunisie dispose de ressources renouvelables, de compétences humaines, d’une position géographique stratégique et d’une ouverture sur plusieurs espaces économiques.
C’est précisément cette complémentarité qui pourrait donner naissance à de nouvelles formes de coopération.
Du mégawatt au savoir-faire
Un autre enseignement de l’expérience chinoise concerne la nécessité de ne pas réduire la transition énergétique à une course aux capacités installées.
Pour intégrer davantage de solaire et d’éolien, la Tunisie devra également renforcer ses réseaux, améliorer les capacités de transport et de distribution, développer le stockage et disposer de ressources humaines capables d’accompagner cette transformation.
L’enjeu est d’autant plus important que le système électrique tunisien doit répondre à une demande croissante.
Dans cette perspective, l’expérience chinoise en matière de gestion des grands réseaux et d’intégration de volumes importants d’électricité renouvelable peut constituer un champ potentiel d’échange.
La coopération pourrait ainsi se déplacer progressivement des seuls projets de production vers la recherche, l’ingénierie, la formation et l’innovation.
C’est peut-être là que se trouve la coopération la plus durable : celle qui permet de créer des compétences qui restent dans les pays et de construire des capacités locales.

Une amitié tournée vers l’avenir
L’énergie verte pourrait finalement représenter bien plus qu’un secteur économique parmi d’autres. Elle peut devenir un nouveau langage de l’amitié entre la Chine et la Tunisie.
Car derrière les grands chiffres de capacités installées, de milliards de yuans ou de kilowattheures produits, il y a une question beaucoup plus humaine : quel avenir voulons-nous construire pour les générations qui viennent ?
La Chine a engagé une transformation énergétique à une échelle exceptionnelle. La Tunisie, de son côté, avance sur sa propre trajectoire avec l’objectif de renforcer la place des renouvelables dans son système électrique et de réduire sa dépendance énergétique.
Les deux trajectoires ne sont pas identiques. Elles n’ont pas vocation à le devenir. Mais elles peuvent se rencontrer.
À travers un échange d’expertise, des formations communes, des projets, des recherches, des partenariats industriels ou simplement le partage d’expériences, la coopération peut contribuer à transformer une relation historique en une relation davantage tournée vers les défis du futur.
Le parc éolien de Tongquan, découvert au cœur du Yunnan, peut alors être regardé autrement. Il n’est pas seulement une success story chinoise ou un ensemble de 48 éoliennes produisant 763 millions de kWh par an. Il peut devenir un point de départ pour une réflexion sur ce que deux pays peuvent apprendre l’un de l’autre.
De la Chine, la Tunisie peut observer une expérience de développement massif des renouvelables, une capacité d’ingénierie et une approche intégrée de l’énergie.
De la Tunisie, la Chine peut trouver un partenaire disposant de ressources renouvelables importantes, d’une position stratégique en Méditerranée et d’un potentiel de coopération avec l’Afrique et le monde arabe.
L’objectif n’est donc pas de faire de la Tunisie une “petite Chine” énergétique, pas plus que de demander à la Chine de suivre la trajectoire tunisienne. L’objectif est de construire une troisième voie : celle du partenariat. Une coopération dans laquelle chacun conserve sa souveraineté, ses priorités et ses choix, mais où les expériences peuvent circuler, les compétences se rencontrer et les projets communs prendre forme.
Car l’amitié entre deux peuples ne se mesure pas uniquement à la longévité de leurs relations diplomatiques.
Elle se mesure aussi à leur capacité à imaginer ensemble l’avenir. Et si les vents du Yunnan et le soleil tunisien devenaient demain les symboles d’une nouvelle étape de cette amitié ?
Deux pays, deux trajectoires, deux réalités différentes, mais un même horizon : transformer l’énergie en un pont entre les peuples et la coopération en un outil pour construire, ensemble, un avenir plus durable.



