Tribune | Pour l’Histoire: 1er novembre 1954 – 1er novembre 2026 : 72e anniversaire de la guerre d’indépendance de l’Algérie
J’ai, personnellement, assez bien connu l’ALN (l’Armée de libération nationale) algérienne puisque ma première affectation, à mon retour de l’Ecole spéciale militaire inter-armes de St Cyr (France), en 1958, et alors que je n’avais que vingt et un ans, a été Sakiet Sidi Youssef, à la frontière tuniso-algérienne, où j’ai passé trois années mémorables (1958-61), alors que la guerre pour l’indépendance de l’Algérie, entamait, pleinement, sa quatrième année.
Ce fut au mois d’avril 1958, deux mois après le bombardement de ce paisible village par l’aviation française, le 8 février 1958, en représailles à l’appui et au soutien que fournissait la Tunisie à la rébellion algérienne. Un bataillon ALN algérien dirigé par le Commandant Hamma Loulou avait ses campements dans la région d’oued Zana, en Tunisie, à près de 8-10 km au nord de Sakiet. Mon secteur de responsabilité couvrait près de 60 km de frontières et mon Poste de commandement situé à Sakiet me permettait de contrôler mes quatre postes frontaliers dont deux étaient situés au nord de Sakiet (Ain Om Jra et Oued Zitoun) et deux autres au sud de Sakiet (Ain Karma et Oued el Malah). Un poste français, celui d’el Gouared (ancien poste des gardes forestiers) de la valeur d’une compagnie se trouvait à près de 300 mètres, à vol d’oiseau, de Sakiet, et était commandé par le capitaine Lacace qui sera, près de 20 ans plus tard, chef d’état-major de l’armée de terre française.
Mon poste de commandement situé à la lisière nord-ouest du village de Sakiet, occupait les hauteurs qui me permettaient de dominer, par l’observation et par le feu, tout le secteur côté algérien dont le poste français. Les travaux d’organisation du terrain que nous avons effectués, autour de notre poste, nous facilitaient l’usage des casemates reliées par des tranchées ainsi que le déplacement en toute sécurité. Le lendemain de mon arrivée à Sakiet et vers 22 h 00 et alors que je m’apprêtais à dormir, je fus surpris par un tir nourri de mitrailleuses en direction du poste français, tir accompagné d’obus de mortier dont certains tombaient tout près du même poste. J’ai compris que c’étaient les combattants de l’ALN qui, outrepassant les consignes du commandement tunisien de ne pas attaquer les postes français tout proches de la frontière, pour éviter toute polémique avec les autorités françaises, l’ont quand même fait. C’était aussi, la première fois que le mortier de 81 mm était employé par l’ALN. Le poste français était appuyé par une batterie d’artillerie installée en arrière sur la route de Souk Ahras, à près de 10 km de là, à Bordj Meraou.
La réplique du poste français ne s’est pas fait attendre ainsi que l’appui de son artillerie qui n’a pas tardé à se mettre en branle. Etant pratiquement en plein dans la zone de combat, nous recevions, de temps à autre, et des rafales de mitrailleuse, et des obus d’artillerie, d’un côté comme de l’autre. C’est ce qu’on appelle les balles ou obus perdus. C’est ainsi que j’ai subi, assez rapidement, mon baptême du feu. Cette attaque durera près de deux heures. Comme nous occupions une position stratégique et dominante, nous avons assisté à toute l’opération. Nous étions assez bien protégés par nos casemates, des coups de feu provenant des balles perdues et des tirs de l’artillerie française. Ces tirs d’artillerie ont été effectués, à un certain moment, sur le poste français lui-même, à sa demande, avec des obus fusants, au moment où les combattants ALN allaient donner l’assaut sur le poste, et c’est ce qui sauva le poste d’être bel et bien investi. Ce soir-là, nous fûmes les témoins privilégiés de l’admirable courage et de l’impressionnant esprit de sacrifice démontrés par les combattants algériens qui ont perdu, ce soir- là, de nombreux moujahidine.
Le gros des troupes de l’ALN, en Tunisie, était implanté dans la région la plus montagneuse et la plus couverte de forêts du pays, donc la plus sûre :partant de Tabarka jusqu’au sud de Ghardimaou avec des P.C. à El Mankoura et au Djebel Dinar et un centre de santé avec un hôpital de campagne au site archéologique de Chemtou, ce dispositif lui permettait une certaine liberté de manœuvre. Quant au gouvernorat du Kef, l’implantation des unités ALN était au Djebel Soudane et Aïn Zana, à Garn Halfaya, au Djebel Sidi Ahmed, à Ain Anègue et l’Ecole des cadres était installée à la ferme Bernasconi, non loin du Kef. Deux bases logistiques se trouvaient au Kef et à Tajerouine. Le Bataillon ALN implanté au Djebel Soudane et Ain Zana a été déplacé en 1959, pour des raisons particulières, au Djebel Chaambi (gouvernorat de Kasserine) et ce sont les combattants de l’ALN qui, pour se protéger, en hiver, du grand froid de cette haute montagne, y ont creusé de nombreuses grottes que les forces armées tunisiennes traitent et contrôlent, de temps à autre, du fait que ces grottes, ont été maintenues en souvenir de la révolution algérienne. L’implantation de l’ALN, en Tunisie, durera jusqu’à la signature des accords d’Evian en mars 1962 et les préparatifs du retour en Algérie débutèrent alors. Rentrée en Algérie, elle est devenue l’Armée nationale populaire et un grand nombre de moujahidine ont souhaité être démobilisés. Par contre, les cadres supérieurs ont participé à la mise sur pied des rouages du nouvel Etat algérien et leurs nouvelles missions étaient devenues tout à fait différentes de ce qu’elles étaient mais tout aussi passionnantes.
Toutefois et d’après le ministère algérien des Anciens combattants, 132 290 Algériens ont servi dans l’ALN et 71 392 sont tombés au champ d’honneur et sont, en conséquence, morts pour la patrie.
La guerre d’Algérie a été la cause principale du retour du Général de Gaulle au pouvoir en 1958 et la chute de la IVe République. Après avoir donné du temps à l’armée française pour écraser la “rébellion” algérienne en utilisant tous les moyens mis à sa disposition, de Gaulle pencha finalement pour l’autodétermination en tant que seule issue possible au conflit. Organisé le 5 juillet 1962, le référendum consacra l’indépendance de l’Algérie.
Ce que tout le monde appelait « l’armée des frontières de l’ALN», celle-ci avait un effectif variant entre 28 et 30 mille hommes dont 8 mille au Maroc et 22 mille en Tunisie et dont le poste de commandement était situé à Ghardimaou. Heureusement qu’elle était là pour maintenir l’ordre et la sécurité en Algérie, lorsque ce pays a été abandonné à son sort par les forces de l’ordre françaises, au lendemain du référendum du 5 juillet 1962.
La trentaine de mes camarades, les jeunes officiers tunisiens âgés de près de vingt- trois à vingt-cinq ans et qui ont été, à leur retour de St Cyr, directement affectés aux bataillons frontaliers, reconnaissent que la guerre d’indépendance de l’Algérie nous a, indirectement, formés, nous a aguerris et nous a rendu d’énormes services. En effet, en nous trouvant sur la frontière pour la sauvegarde de l’intégrité et de l’invulnérabilité de notre pays, en montant des embuscades, de jour comme de nuit, pour empêcher les harkis de poser des mines sur nos pistes frontalières ou de s’approcher des camps de l’ALN à la recherche de renseignements, en interdisant aux forces françaises de pénétrer en territoire tunisien, pour l’observation ou à la poursuite d’éléments de l’ALN, ou pour monter des embuscades, nous avons, et malgré notre jeune âge, enrichi notre expérience et vite appris notre métier, celui de commander nos hommes, en situation opérationnelle, et de devenir, assez rapidement, des chefs.
Après l’indépendance de l’Algérie, je n’ai cessé de proposer et de rappeler, à qui de droit, de faire en sorte que dans un but historique glorifiant pour notre pays, des stèles commémoratives soient installées dans chacun des gouvernorats de Jendouba, du Kef et de Kasserine, dans les régions où des unités de l’ALN ont séjourné plusieurs années. Ces stèles commémoratives doivent être bien agencées et bien situées et mises en valeur pour le plaisir des visiteurs algériens, tunisiens ou étrangers. Chaque stèle, de forme pyramidale, porterait sur chacun des trois côtés une plaque en arabe, une autre en français et une troisième en anglais portant, par exemple, l’inscription très simple, suivante : «C’est dans cette zone que séjourna une unité de l’Armée de libération nationale algérienne de 1957 au 5 juillet 1962 où elle a trouvé toute l’aide et l’assistance du peuple et du gouvernement tunisiens». Ces stèles historiques auront beaucoup d’importance dans quelques décennies lorsque les jeunes Algériens d’aujourd’hui et surtout ceux des prochaines générations et même les jeunes Tunisiens viendront les visiter. Les uns et les autres se rendront compte de l’extraordinaire solidarité qui a existé, durant cette période très délicate, entre les deux peuples algérien et tunisien. Ces stèles auront le mérite de rappeler aux jeunesses algérienne et tunisienne qui viendront les visiter, la nécessité et l’intérêt du raffermissement des relations séculaires entre les deux pays et les deux peuples frères. Ne pas le faire, c’est ignorer l’importance de l’Histoire, c’est aider, involontairement, à oublier ce qu’a fait la Tunisie pour l’Algérie combattante et ne pas perpétuer ces faits historiques et ce serait vraiment dommage car on aurait éludé certains évènements d’une importance historique, d’une part et, d’autre part, on ne doit pas donner l’occasion aux générations futures de nous critiquer, si on ne le fait pas, en commettant cette négligence ou cet oubli. C’est ainsi qu’on peut participer à l’écriture de l’Histoire. J’insiste beaucoup sur la réalisation de cette proposition avant que ceux qui ont connu l’ALN algérienne et l’implantation de ses unités dans notre pays ne disparaissent et la question sera oubliée à jamais et ce serait, évidemment, bien regrettable d’une part et d’autre part impardonnable aux responsables qui n’y auront pas pensé ou l’auront négligé.
Je voudrais, en cette heureuse occasion, celle du 72e anniversaire de la guerre d’indépendance algérienne, saluer tous ceux que nous avons, mes camarades et moi, connus à la frontière et avoir une pieuse pensée pour tous ceux qui, parmi eux, nous ont quittés pour un monde meilleur. Je salue les vivants et les morts et je citerais, entre autres, les anciens Président Haouari Boumediene, ancien chef d’Etat et ancien chef d’état-major de l’ALN, et l’ancien président Chedli Ben Jediddont, le bataillon était implanté à Ain Soltane et qu’on surnommait le Commandant Chaieb Rassou parce qu’il avait des cheveux blancs malgré son jeune âge, les colonels Tahar Zebiri, Mohammedi Said, Yahiaoui, les commandants Abderahmane Ben Salem, Guaied Ahmed, Salah Soufi, Hamma Loulou, les officiers algériens qui ont déserté l’armée française et rejoint l’ALN en Tunisie dont les colonels Mohamed Zerguini, Abdelkader Chabbou, Bouthella, Ben Cherif, Abdelmoumen qui ont déserté les rangs de l’armée française alors qu’ils étaient officiers, nos camarades de promotion algériens à l’Ecole de St Cyr dont Abdelmajid Lellahom, BouZada, Khelil, qui ont déserté l’armée française pour rejoindre l’ALN en Tunisie, avec des passeports tunisiens et la liste est longue.
De la guerre d’Algérie, de nombreux enseignements peuvent être tirés : d’abord la volonté, ensuite la détermination et enfin le courage et le défi. Nos frères algériens, les jeunes qui ont planifié et réussi cette insurrection et qui, pour certains, n’ont pas eu la chance d’en voir la fin, ont éminemment retenu l’avertissement de l’immortel et révolutionnaire poète tunisien Aboulkacem Echabbi qui a dit, dans les années 30 du siècle dernier, dans son célèbre poème « la volonté de vivre » :
« Si un jour, le peuple aspire à la vie, le Destin ne peut qu’obéir et
« Si quelqu’un ne souhaite pas escalader les montagnes, alors il passera toute sa vie au fond des trous».
En outre, pour apprécier la détermination des chefs historiques algériens, je rappellerai la boutade du jeune Mohamed Boudiaf (l’ancien Président, que Dieu ait son âme et l’accepte dans son éternel Paradis) qui, insatisfait de l’immobilisme du M.T.LD, le parti du vieux Messali Hadj, et des querelles intestines entre les chefs de ce mouvement, boutade qu’il lança, quelques semaines avant la date fatidique du 1er novembre 1954, à MM. Lahouel et Mhamed Yazid, deux grands militants de ce même parti : « Ecoutez-moi, vous deux : la révolution, elle se fera, avec ou sans vous ; avec ou contre vous, c’est inéluctable ; la machine est en marche, rien ne pourra maintenant l’arrêter….la révolution se fera……même avec les singes de la Chiffa », la Chiffa étant une région montagneuse, non loin d’Alger, où il y a encore, à ce jour, des singes presque domestiques.
La guerre d’Algérie restera parmi celles qui confirment une fois encore, si besoin est, que rien, même pas les armées les plus puissantes et les mieux équipées, ne peut venir à bout de la volonté et de la détermination d’un peuple à se battre pour défendre sa liberté et sa dignité; belle leçon à rappeler, souvent, aux jeunes Tunisiens.
Je conclus ce modeste témoignage par l’hommage que méritent les dizaines de milliers de martyrs qui se sont sacrifiés pour que l’Algérie vive libre et indépendante.
Comme épilogue, je ne peux trouver mieux que cette citation inscrite dans la proclamation du FLN du 1er novembre 1954 : « La lutte sera longue mais l’issue est certaine ». En effet, ce fut bien le cas, walhamdoulillah.
Et que vive la solidarité éternelle entre la Tunisie et l’Algérie.
(*) Ancien commandant
du secteur frontalier de Sakiet,
ancien commandant des Unités sahariennes, ancien sous-chef d’état-major armée de terre, ancien PDG, ancien gouverneur.



