À Ghar El Melh, au nord de la Tunisie, une technique agricole héritée des Andalous permet depuis plus de quatre siècles de cultiver légumes et pommes de terre directement dans le sable, sans irrigation artificielle. Reconnu par la FAO comme patrimoine agricole mondial, ce système ingénieux, appelé “cultures Ramli”, constitue aujourd’hui un modèle de durabilité face aux défis de la raréfaction de l’eau.
Quand la mer irrigue les cultures
À première vue, les étendues sableuses qui bordent les lagunes de Ghar El Melh semblent peu propices à l’agriculture. Pourtant, les agriculteurs locaux y cultivent depuis des générations pommes de terre, oignons, laitues, haricots et aubergines grâce à un mécanisme naturel particulièrement ingénieux.
Le principe repose sur une lentille d’eau douce formée par les pluies et flottant au-dessus d’une nappe saline. Les racines des plantes traversent le sable pour atteindre cette réserve naturelle, continuellement alimentée par les précipitations et influencée par les mouvements des marées. Aucun pompage ni système d’irrigation artificielle n’est nécessaire.

Un héritage andalou préservé et une reconnaissance mondiale
Les cultures Ramli trouvent leur origine au XVIIe siècle, avec l’arrivée des réfugiés andalous dans la région. Confrontés au manque de terres fertiles et à la rareté de l’eau douce, ils développèrent cette méthode originale permettant de valoriser les sols sableux du littoral.
Transmise de génération en génération, cette technique est devenue l’un des symboles du patrimoine agricole de Ghar El Melh. Elle témoigne d’une remarquable capacité d’adaptation aux contraintes du milieu naturel et d’une profonde connaissance des équilibres entre la terre, la mer et les lagunes.
La singularité de ce système lui a valu une reconnaissance internationale. Depuis 2020, les cultures Ramli figurent parmi les Systèmes Ingénieux du Patrimoine Agricole Mondial (SIPAM) de la FAO.
Cette distinction récompense un mode de production respectueux de l’environnement, fondé sur une utilisation rationnelle des ressources naturelles. À l’heure où de nombreuses régions du monde sont confrontées au stress hydrique, l’expérience de Ghar El Melh apparaît comme une source d’inspiration pour une agriculture plus durable.
Un patrimoine sous pression
Malgré son importance patrimoniale et écologique, le système Ramli demeure fragile. La montée du niveau de la mer, les perturbations climatiques et l’irrégularité des précipitations menacent l’équilibre délicat entre eau douce et eau salée dont dépend la réussite des cultures.
À ces risques environnementaux s’ajoutent l’urbanisation croissante du littoral et la diminution du nombre de jeunes désireux de reprendre l’activité agricole. La transmission de ce savoir-faire ancestral est aujourd’hui l’un des principaux défis auxquels la région doit faire face.
Agriculteurs, associations et institutions multiplient les initiatives pour sauvegarder ce patrimoine exceptionnel. Les actions de sensibilisation, les programmes de recherche et la valorisation des produits issus des cultures Ramli visent à assurer la pérennité d’un système agricole unique au monde.
Bien plus qu’une curiosité locale, les cultures Ramli illustrent l’alliance réussie entre tradition et innovation. Dans un contexte mondial marqué par la raréfaction de l’eau, elles rappellent que les solutions de demain peuvent parfois se trouver dans les savoirs hérités d’hier.



